Le réalisateur Emmanuel Marre présente en compétition au Festival de Cannes un long-métrage consacré à l’histoire de son arrière-grand-père, fonctionnaire du régime de Vichy installé en Haute-Vienne, incarné par Swann Arlaud. La 79e édition du Festival de Cannes fait la part belle aux films abordant la Seconde Guerre mondiale, revisitant parfois des pans douloureux de notre histoire comme la collaboration.
Un film sur la collaboration ordinaire
Projeté mercredi en compétition, « Notre salut » d’Emmanuel Marre est le deuxième film cette année après « Les Rayons et les ombres », sorti en mars, à raconter la guerre du point de vue de la collaboration. Pas de scènes de guerre ou de résistants héroïques dans ce long-métrage, qui fait le portrait d’un fonctionnaire du régime de Vichy installé à Limoges, petit rouage ordinaire d’une machine monstrueuse.
Emmanuel Marre raconte en réalité l’histoire de son arrière-grand-père Henri Marre (joué par Swann Arlaud), auteur d’un livre mêlant pensée managériale et patriotisme intitulé « Notre salut », qu’il tenta de promouvoir pendant la période vichyste. Pour nourrir le récit, il s’est appuyé sur la correspondance entre son aïeul et sa femme. « En lisant ces lettres je me suis dit : est-ce que ça ne serait pas intéressant de raconter le parcours de quelqu’un qui est au second plan », explique Emmanuel Marre.
Plutôt que les grands collabos, un fonctionnaire anonyme
Plutôt que de s’attarder sur les figures les plus spectaculaires de la collaboration – ces « grands collabos » incarnés par Jean Luchaire dans « Les Rayons et les ombres », patron de presse fusillé à la Libération – le réalisateur choisit de s’intéresser à un fonctionnaire ordinaire, l’un de ces milliers d’anonymes qui ont continué à travailler sous Vichy.
Mémoire douloureuse
Emmanuel Marre dit se souvenir d’un cours d’histoire au collège « où le professeur nous a demandé si parmi nous des gens avaient des grands-parents résistants. L’immense majorité a levé la main ». « Je me suis dit il y a un truc qui cloche », se souvient-il. « Pourquoi tout le monde a besoin de se dire résistant ? La résistance, l’héroïsme ce n’est vraiment pas à la portée de tout le monde. » L’immense majorité des gens à l’époque n’ont rien fait car inconscients de l’ampleur des crimes commis, insiste le cinéaste.
Le film, qui sort le 30 septembre, pourrait relancer le débat sur la mémoire de la collaboration, après « Les Rayons et les ombres » jugé par certains, notamment à gauche, complaisant avec la figure de Jean Luchaire.
La représentation de la collaboration au cinéma « est évidemment beaucoup plus dissensuelle que celle de la Résistance », explique l’historienne Sylvie Lindeperg. « Le syndrome de Vichy (expression historique désignant la difficulté à faire face à un passé honteux) a longtemps perduré », souligne l’historien et réalisateur Christian Delage.
Pour autant, il confirme le regain d’intérêt du cinéma pour la Seconde Guerre mondiale. « La guerre est à nos portes. C’est la fin de ce qu’a été la construction de la paix d’après-guerre » et les cinéastes interrogent les origines de l’ordre international aujourd’hui menacé, poursuit-il.
Pas courageux
Le film d’Emmanuel Marre est le seul à Cannes à adopter un point de vue radical, montrant « des êtres humains pas forcément courageux » pendant la guerre, selon le réalisateur. Le film est une invitation à regarder « comment des mouvements politiques peuvent jouer sur nos névroses intimes et nous faire basculer en venant titiller nos échecs, nos ressentiments », expose Emmanuel Marre.
Avec « Notre salut », « on ne cherche pas à distribuer les bons et mauvais points, à dire voilà les méchants, voilà les gentils », avance Swann Arlaud.
Autre film sur la guerre, projeté mercredi hors compétition, la première partie du biopic sur le général De Gaulle est une grosse production de facture classique retraçant la vie du chef de la France libre pendant les cinq années de guerre. « Moulin », sur les derniers jours du chef de la Résistance, est quant à lui un rappel du « prix à payer pour la liberté », selon son réalisateur Laszlo Nemes. Enfin, Daniel Auteuil raconte le destin d’un fonctionnaire de Vichy ayant sauvé des juifs dans « La troisième nuit », présenté à Cannes Première.



