Né en 1985 à Nis, en Serbie, Nemanja Radulovic s’est imposé, depuis vingt ans, comme un immense interprète non seulement par son impressionnante maîtrise technique du violon mais aussi, et surtout, par une présence scénique singulière. Avec son style inimitable – longue chevelure, tatouages et vêtements qui rompent avec les conventions habituelles du milieu classique –, il ne passe pas inaperçu.
Le soliste, qui collectionne les Victoires de la musique classique, publie un disque comprenant concertos et sonates de Prokofiev. Des pièces qu’il jouera à la Philharmonie de Paris, le 27 avril prochain. Pour l’occasion, il se confie au Point.
Comment est née l’idée de cet album ?
Nemanja Radulovic : D’une résidence que j’ai effectuée à Londres la saison dernière. Invité à passer plusieurs mois avec le Philharmonia Orchestra, placé sous la direction de Santtu-Matias Rouvali, j’ai voulu garder un souvenir de ce séjour.
Mais pourquoi avoir voulu consacrer cet enregistrement à diverses œuvres de Sergueï Prokofiev ?
Parce que ce compositeur m’accompagne depuis longtemps. J’ai souvenir d’avoir joué l’une de ses sonates pour violon à Belgrade quand j’avais neuf ans. J’ai d’ailleurs retrouvé récemment la cassette. J’ai toujours aimé la fougue de ce compositeur, comme sa rythmique inhabituelle. J’apprécie aussi le fait qu’il croise, dans sa musique, une multitude d’influences, notamment espagnoles. Il m’a cependant fallu du temps pour saisir toutes les dimensions de son œuvre. Je n’avais pas compris par exemple son humour sarcastique.
En quoi son écriture vous parle-t-elle ?
Sa musique a une versatilité qui me touche. Elle épouse ses sautes d’humeur, passant constamment de l’ombre à la lumière. Et inversement. Avec lui, on peut pousser très loin le jeu, aller aux extrêmes des sonorités, dans la joie comme dans la tristesse. Avec lui, on atteint des sphères, pas toujours belles mais qui n’en sont pas moins magiques. Sa musique ne séduit pas forcément dès la première écoute. Il ne vous conquiert pas instantanément comme Mozart. J’ai mis du temps à le comprendre. Avec l’âge, je saisis davantage ce qu’il dit. C’est vraiment un compositeur que j’aime de plus en plus.
Qu’est-ce que Prokofiev vous dit de particulier, à vous ?
Si je prends l’exemple de son Deuxième concerto pour violon qui date de 1935, il traduit le tiraillement qu’il éprouvait entre le monde occidental et l’Europe de l’Est. C’est quelque chose qui me parle beaucoup.
Parce que vous êtes né en Serbie ?
Peut-être. La fougue qu’il exprime et l’intrépidité de ses mélodies correspondent assurément à mon tempérament. Sa liberté me guide. Dans le travail de tous les jours, on a besoin d’un cadre. Mais à certains moments, on a besoin d’en sortir. Avec ses exagérations, son sens du rythme, ses percussions appuyées, il m’offre un formidable terrain de jeu.
Vous avez appris la musique dans un contexte particulier. Racontez-nous…
J’ai appris le violon sous les bombes. Né à Nis [dans le sud-est du pays, non loin de la frontière avec la Bulgarie, NDLR], je suis arrivé à Belgrade à l’âge de sept ans, au moment de la guerre. Mes souvenirs les plus anciens sont tous liés à ce conflit terrible qui a disloqué la Yougoslavie.
Que faisaient vos parents ?
Ma mère était médecin, mon père informaticien.
Jouaient-ils de la musique ?
Ma mère jouait de l’accordéon. Mon père plutôt de la guitare. Il était très versé dans le théâtre et chantait. Mes parents étaient mélomanes. Ils m’ont transmis cette passion.
Quels souvenirs gardez-vous de la guerre ?
J’ai des images fortes : des travées de supermarché vides à cause de l’embargo, des gens qui se battent pour quelques grains de café, le bruit des bombardements. C’est un mélange de souvenirs dramatiques et heureux. Un jour où nous nous sommes retrouvés sans électricité, nous avons par exemple décidé d’organiser un grand pique-nique, avec tous les voisins, au pied de l’immeuble pour éviter que la nourriture que nous avions au frigo ne se perde. Il y avait des coupures d’eau mais aussi des barbecues, des bombes mais aussi des fêtes. Les journées commençaient très tôt en faisant la queue à la boulangerie pour essayer d’avoir du pain. Et quand le bruit des bombes était trop fort, quand les obus tombaient près de la maison, je trouvais refuge dans la musique.
Diriez-vous que le violon vous a sauvé ?
Sans aucun doute. Le matin, j’allais suivre mes cours. La télévision nous prévenait quand nous devions descendre dans les caves. Le pire moment, en 1999, a duré 78 jours. Mon oncle nous a passé un coup de fil pour nous prévenir que les bombardements avaient commencé dans le Sud. Ça a été si long que, par moments, on ne descendait même plus aux abris. La musique m’a doublement sauvé.
C’est-à-dire ?
J’ai été amené à donner une série de concerts en Italie à cette période. Quand nous étions partis, des bombes sont tombées à 200 mètres de chez nous. Ils visaient des antennes de télécommunication.
Avez-vous perdu beaucoup de proches ?
Des amis, des cousins.
Comment se remet-on d’une telle expérience ?
Certains ne s’en remettent pas. On ne parle pas souvent des conséquences mais les bébés qui naissent dans ce contexte deviennent parfois sourds. Et les gens contractent des pathologies à long terme. Certaines blessures sont intérieures. J’ai en tête une amie de ma mère qui était dentiste et qui a réchappé au bombardement d’un train. On l’a vue témoigner à la télévision. Elle était si marquée par ce qu’elle avait vécu qu’on ne l’a pas reconnue physiquement. C’est au son de sa voix et à son nom qu’on a pu l’identifier. Je suis convaincu que si ma sœur est morte prématurément, c’est une conséquence de la guerre.
Vous aviez deux sœurs, elles étaient musiciennes également ?
Elles jouaient du violoncelle.
Quand quittez-vous la Serbie ?
Fin 1999, début 2000. Nous arrivons dans le Val-d’Oise. Je rejoins le conservatoire d’Issy-les-Moulineaux. Et là, je rencontre, à la faveur d’une master class, Patrice Fontanarosa puis sa femme, Marielle Nordmann, qui vont jouer un rôle important dans mon parcours.
Vous avez été un enfant très précoce.
J’ai de la chance : j’ai une bonne oreille. Pour moi, chaque note est comme un mot articulé. Cela peut sembler génial. Mais c’est parfois douloureux quand quelqu’un joue faux. Et cela a eu des conséquences : j’ai eu des difficultés à parler par exemple. Quand j’étais tout petit, j’écoutais les sons de la voix et non les mots. Le sens des discussions m’échappait.
Cela ne vous a pas empêché d’avoir votre bac à 13 ans !
C’est parce que je suivais, pendant la guerre, les mêmes cours que mes sœurs qui avaient 3 et 4 ans de plus que moi. On faisait les cours à domicile. J’avais quelques facilités. J’en ai profité.
Quand avez-vous su que vous seriez musicien professionnel ?
Dès le départ. Dès mon premier concert, à l’âge de sept ans et demi, quand j’ai senti le regard bienveillant du public sur moi. Le plaisir éprouvé sur scène, ce jour-là, a été exceptionnel.
Que jouiez-vous ?
Vivaldi.
Qu’auriez-vous fait si la musique ne vous avait pas tendu les bras ?
Probablement du théâtre. Dans ma chambre d’enfant, à Belgrade, j’avais des affiches des grands comédiens Dragan Nikolic (1943-2016), Milena Dravic (1940-2018). Mon père était aussi très fan de Mira Banjac.
Seul ou en groupe avec les ensembles « Double Sens » et « Les Trilles du Diable », que vous avez créés, vous multipliez aujourd’hui les concerts. Quelle est votre salle préférée ?
J’aime beaucoup la Philharmonie de Paris. L’acoustique y est merveilleuse. J’ai l’impression que les spectateurs sont tout près même si c’est immense. Et le public est différent chaque soir. Sa diversité m’enchante. Mais j’aime aussi beaucoup Pleyel ou le Concertgebouw à Amsterdam. On y est formidablement accueilli. Comme au Japon d’ailleurs, où l’on est toujours au petit soin pour les musiciens. Je dois prochainement me produire en Australie dans le cadre d’une tournée. Je redoute juste le voyage. Pour le fumeur que je suis, des vols si longs sont une épreuve.



