Melvil Poupaud : un acteur entre polar punk et quête spirituelle
À l'affiche du dernier film de Graham Guit, Plus forts que le diable, et présent dans la série Privilèges sur HBO, Melvil Poupaud se confie sur son parcours atypique. L'acteur, qui vient de terminer les tournages des prochains longs-métrages de Nicolas Pariser et Jean-Pierre Jeunet, revient également sur l'importance de l'étude des textes sacrés catholiques dans sa vie.
Retour à un univers cinématographique déjanté
Le Point : Quelle est la genèse de ce curieux polar intitulé Plus forts que le diable où vous donnez la réplique à Asia Argento, Marine Vacht, Nahuel Pérez Biscayart et Raïka Hazanavicius ?
Melvil Poupaud : Cela fait dix-huit ans que Graham Guit et moi n'avions pas travaillé ensemble. Lorsqu'il m'a présenté ce scénario où j'incarne un architecte déchu, vivant dans une caravane, qui croise la route d'une bande de gangsters déjantés, j'ai immédiatement dit oui. L'univers de Graham est délicieusement givré. Pour moi, il est à mi-chemin entre les frères Coen et Quentin Tarantino. J'aime son côté punk. Ce film nous emmène loin de ce que propose d'habitude le cinéma français. Avec lui, les acteurs peuvent aller très loin dans le second degré.
Un rôle dual pour HBO
Comment vous êtes-vous retrouvé à jouer, en parallèle, dans la série écrite et réalisée par Marie Monge et Vladimir de Fontenay pour HBO ?
Si j'ai accepté d'incarner le rôle de ce patron de palace, c'est que j'avais envie de me glisser dans le même costume que De Niro dans Casino : un personnage dual... bien habillé, poli, voire obséquieux avec ses clients. Mais qui, en coulisse, devient une espèce de monstre capable des pires trucs.
La préparation des rôles : entre confiance et immersion
Comment se prépare-t-on à de tels rôles ?
Pour le film de Graham Guit, il fallait juste se mettre en roue libre. Ce qui est facile parce que je suis en confiance avec lui. On se connaît depuis qu'on a 20 ans. On a fait deux films ensemble dans les années 1990, Le Ciel est à nous [1997] et Les Kidnappeurs [1998].
Pour la série HBO, j'ai rencontré un vrai directeur de palace. Il m'a raconté sa vie. C'est à la fois une existence princière parce qu'il est à la tête de 450 personnes. C'est aussi un enfer car il doit rendre des comptes aux propriétaires et se plier aux exigences des clients... Dans la série, les choses commencent à déraper quand l'hôtel est sur le point d'être racheté par un milliardaire américain, joué par Joseph Olivennes : un super acteur qui est en train de percer.
Les débuts précoces avec Raoul Ruiz
Vous avez commencé très tôt le cinéma. Comment vous êtes-vous retrouvé devant la caméra de Raoul Ruiz à 9 ans ?
Ma mère était son attachée de presse. Raoul Ruiz désespérait un peu de trouver le garçon qui pourrait jouer l'un des personnages de La Ville des pirates. Il est venu voir ma mère avec un petit costume de marin, taille enfant. Il lui a dit qu'il cherchait le garçon qui pourrait rentrer dedans. C'est comme ça que j'ai décroché ce rôle assez bizarre d'enfant-tueur, prénommé Malo, - le Mal en espagnol -, qui revient tous les dix ans pour assassiner sa famille. C'est ainsi que je me suis retrouvé au Portugal, à l'été 1983, à travailler sur ce film.
Comment s'est passé ce premier tournage ?
Merveilleusement bien. Le retour en septembre n'a pas été simple. Par contraste, l'ambiance de la classe m'a paru singulièrement sinistre.
Une enfance bercée par la musique et le cinéma
Que rêviez-vous de faire plus tard quand vous aviez 10 ans ?
Ma première vocation était de devenir musicien. Comme mon frère [Yarol Poupaud]. Il a commencé à apprendre la guitare à 13 ans. Je lui ai emboîté le pas en me mettant à la batterie.
Il y avait beaucoup de musique à la maison ?
Énormément. Quand notre mère a divorcé de notre père, elle a vécu avec des musiciens. L'appartement dans lequel j'ai grandi accueillait beaucoup de gens de tous horizons. Ça allait de Marguerite Duras à Hervé Guibert en passant par Serge Daney. Il y avait des fêtes tout le temps. C'était hypersympa.
Les rencontres décisives : de Chiara Mastroianni à Marcello Mastroianni
En seconde, vous intégrez le lycée Fénelon. C'est là que vous faites une rencontre décisive : Chiara Mastroianni. Racontez-nous...
Un jour de 1989, on a un contrôle surprise. Je sèche complètement sur ma copie et comme je sais que ma voisine est bilingue, je lui demande de l'aide. Cette copine, c'est Chiara... On a commencé à se rapprocher, à faire nos devoirs ensemble et puis on a vécu une belle histoire jusqu'à nos 20 ans.
Cette histoire d'amour va vous amener à rencontrer son père, Marcello Mastroianni. Quel souvenir conservez-vous de lui ?
Chiara partait souvent en Italie avec son père pendant l'été. Marcello, qui faisait tout pour faire plaisir à sa fille, me proposait de me joindre à eux. Mais je n'étais que la pièce rapportée. Je pense, pour être franc, qu'il aurait préféré passer des vacances seul avec elle. Je garde de ces moments des souvenirs évidemment exceptionnels : dîner avec Fellini ou visiter Cinecitta avec Marcello, c'était magique. Avec lui, comme avec Catherine Deneuve d'ailleurs, j'ai découvert ce qu'était l'aura d'une vraie star.
Les maîtres du jeu : Michel Piccoli et Jean-Pierre Léaud
Quels acteurs vous ont le plus marqué ?
En dehors de Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni... probablement Michel Piccoli, avec qui j'ai tourné en 1993 pour Pierre Granier-Deferre un film assez étrange qui s'intitule Archipel. Piccoli et moi y sommes rivaux. Nous sommes amoureux de la même femme qui est la directrice d'un collège, une sorte de pension anglaise un peu chic dont Piccoli incarne le bibliothécaire bossu.
Il me déteste parce que j'ai une histoire avec cette femme qu'il convoite aussi. Nous avons fait plusieurs films ensemble, Piccoli et moi. Je ne dirai pas que nous étions amis mais je l'admirais énormément. C'était un homme exceptionnel. Il avait tout : la prestance, la justesse, le charisme, la voix. Il avait au moins cinq ou six voix différentes, qu'il maîtrisait comme un musicien. Il m'a beaucoup appris.
Comme Jean-Pierre Léaud ?
Absolument. J'ai aussi tourné plusieurs films avec lui, pour Raoul Ruiz mais aussi Danièle Dubroux. On s'est revus dans la vie quelques fois. Il m'a enseigné sa technique d'apprentissage des textes. Il a une hantise : celle d'oublier ses répliques. Du coup, il se met le texte dans la bouche continuellement. Il le répète le matin dans la voiture, l'après-midi entre les prises, à la cantine, en rentrant chez lui il continue à dire le texte, pendant des jours et des jours. Au point qu'au bout d'un moment, les mots perdent littéralement leur sens pour devenir une sorte de charabia. C'est ce qui lui permet de déconstruire totalement ses répliques. C'est pour ça qu'il a ce jeu unique, si farfelu. Il n'est plus en train de dire les mots pour qu'on les comprenne, il joue avec, fait des césures impromptues, met des accents toniques sur des mots inattendus. Grâce à lui j'ai compris que le langage est un matériau au service de l'interprétation.
Le cheminement spirituel : de la superstition au baptême
Peu de gens le savent mais, pendant votre temps libre, vous ne pratiquez pas seulement la musique, l'écriture ou le dessin, vous faites aussi beaucoup de photo. Quel est votre modèle en la matière ?
Je fais moins de photos maintenant que dans les années 2010. Mais j'aime toujours autant William Eggleston ou Antoine d'Agata dont les images dégagent une puissance incroyable. J'ai d'ailleurs été amené à le rencontrer puisque j'ai fait un film où mon personnage est un peu inspiré de lui [Un Homme perdu, de Danielle Arbid, 2007]. C'est un garçon fascinant !
Vous avez un point commun avec Antoine d'Agata : vous avez tous les deux eu envie, à un moment, d'être prêtre.
C'est vrai. On en a beaucoup parlé ensemble d'ailleurs.
Est-il vrai que vous offrez souvent la Bible en cadeau à vos amis ?
Oui. Le livre que j'offre le plus est Le Nouveau Testament. C'est une lecture formidable pour les gens qui sont dans la peine. Je trouve merveilleusement réconfortant le texte des Évangiles. Je le lis régulièrement. Je suis habité par le message du Christ.
Dans quelles circonstances avez-vous effectué ce retour à la religion ?
Je me suis fait baptiser récemment. Depuis toujours je cherchais à mettre des mots sur des choses que je ressentais intimement, comme des espèces d'épiphanies. Au moment de mon mariage avec [la romancière] Georgina Tacou en 1999, j'ai suivi une préparation au mariage avec un prêtre remarquable : le Père Boucaud à Saint-Augustin. Cet homme m'a beaucoup touché. Il se demandait ce que je cherchais. Et j'espérais qu'il allait me baptiser mais je n'étais pas prêt. Il m'a dit que j'étais trop impatient. J'ai fait plusieurs retraites au Sacré-Cœur où l'on peut dormir dans le cadre de ce qu'on appelle « les nuits d'adoration ». Mes amis s'amusaient beaucoup de ce goût pour la prière que j'avais alors que je n'étais pas baptisé. Quelque temps plus tard [en 2007], je me suis retrouvé en tournage sur les bords du Jourdain pour le film dont je parlais, avec Antoine d'Agata. On n'était pas loin du lieu où Jean-Baptiste a baptisé le Christ. Antoine et moi sommes partis en quête d'une église où me faire baptiser. Mais la chose n'a pu, en réalité, se concrétiser qu'en 2022.
Une année qui coïncide avec la mort de votre mère...
C'est vrai que ça a été une année difficile. Je me suis fait baptiser, en toute discrétion, avant qu'elle ne parte et quand je lui ai dit, elle a eu une réaction étonnante. Elle a fait genre : « Oh non ! »
Comment expliquez-vous cette réaction ?
Je ne saurais dire. Elle était assez superstitieuse. Elle est née et a grandi à Brissac, en Anjou, où je crois que les gens croient encore à la sorcellerie. Il y a là-bas beaucoup de rebouteux, d'exorcistes. Ma mère n'était pas là-dedans du tout mais j'imagine que des résidus de ces choses lui trottaient encore dans la tête. Moi-même j'ai eu d'étranges croyances pendant longtemps.
Lesquelles ?
Vous allez rire mais j'avais des troubles obsessionnels compulsifs quand j'étais petit. Jusqu'à 1993, je me suis endormi, chaque soir, avec un bout de bois dans mon lit en faisant des salamalecs qui duraient parfois pendant deux heures.
Quel a été le déclic pour vous en dépêtrer ?
Au bout d'un moment, je me suis mis un ultimatum. J'ai décidé qu'une page devait se tourner le 31 décembre 1992. Le 1er janvier 1993, j'ai réussi à mettre un terme à ce rituel qui frisait le problème psy grave. Dans ces conditions, vous comprenez le soulagement que peut m'apporter le message du Christ. J'ai le sentiment d'avoir enfin quelque chose de solide dans ma vie. Je m'y accroche comme à une bouée de sauvetage. Le message biblique est, pour moi, comme un phare dans la nuit. Mais qu'on ne se méprenne pas, je ne suis pas mystique. Je garde la tête sur les épaules. J'aime aussi passer du temps avec mes amis. Notamment dans le bar de Montparnasse [le Rosebud] que nous avons repris il y a quelques mois avec Chiara Mastronianni, Mathieu Demy, Benjamin Biolay, Lionel Guy-Brémond et Mathias Augustyniak.



