Lionel Jospin au cinéma : un acteur inattendu et généreux
Pour les cinéphiles, l'annonce du décès de Lionel Jospin ce lundi évoque immédiatement son apparition savoureuse dans Le Nom des gens de Michel Leclerc. Baya Kasmi, coscénariste du film et réalisatrice de Youssef Salem a du succès et Mikado, a accepté de revenir sur ses souvenirs de l'ancien Premier ministre, qu'elle imaginait austère mais qui s'est révélé d'une grande générosité sur le plateau.
Une comédie politique découverte à Cannes
Cette délicieuse comédie, présentée en 2010 à la Semaine de la critique cannoise, offrait à Lionel Jospin l'occasion d'une apparition remarquée aux côtés de Sara Forestier et Jacques Gamblin. L'homme politique y dévoilait un naturel saisissant et un beau sens de l'autodérision, loin de l'image rigide souvent associée à sa fonction.
Pourquoi avoir choisi Lionel Jospin ?
Baya Kasmi explique : "Parce qu'il représentait vraiment notre regret de la gauche qui ne passe pas. On avait raté quelque chose lors de l'élection présidentielle de 2002, où tout le monde avait voté pour d'autres candidats de gauche au premier tour. On l'avait laissé partir alors qu'on avait envie qu'il gagne... C'est le jour où tout a basculé dans l'univers politique français. On avait vécu cela comme un deuil."
Le film se déroule entre deux élections cruciales : la défaite de Lionel Jospin en 2002, marquée par la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour, et la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007. Dans une scène mémorable, le personnage d'Artur Martin (Jacques Gamblin) compare Jospin aux produits de qualité qui ne remportent pas le marché.
Comment obtenir la participation de l'ancien Premier ministre ?
"On a tout essayé pendant une année entière," raconte Baya Kasmi. "Après avoir déposé le scénario au siège du Parti socialiste sans réponse, nous avons demandé à l'auteur Dan Franck, qui avait une maison voisine de celle de Lionel Jospin à l'île de Ré, de glisser le script dans sa boîte aux lettres."
Un jour, Lionel Jospin a finalement appelé Michel Leclerc. "Il faisait une confiture d'abricot et nous a cité une réplique du scénario. Le projet l'intriguait beaucoup. Il a demandé à nous rencontrer pour comprendre nos motivations. La rencontre a été géniale. Dès qu'il a vu que c'était une démarche sincère, il a plongé tout de suite. Ses enfants lui avaient d'ailleurs conseillé de faire le film."
Un acteur "trop mignon" sur le plateau
Sur le plateau de tournage à Bagnolet, Lionel Jospin s'est montré particulièrement investi. "Il est venu pendant plusieurs jours dans notre maison, qui servait de lieu de tournage. Il mangeait à la cantine avec nous, disant que ça lui rappelait la 'Cité U'. Tous les voisins qui passaient étaient hallucinés de le voir," se souvient Baya Kasmi.
L'ancien Premier ministre s'est impliqué à fond : "Il a écrit lui-même tout son dialogue et fait beaucoup de blagues très drôles sur le fait qu'il n'y avait quasiment plus de socialistes. Il est même venu avec nous à Cannes pour la présentation du film."
Une expérience humaine marquante
L'expérience cannoise a été particulièrement intense. "C'était une cohue incroyable," confie la scénariste. "Il plaisantait sur le fait que sa femme le maintenait à gauche, en référence au personnage de Sara Forestier qui couche avec les militants de droite pour les faire changer de camp."
Malgré son statut d'ancien Premier ministre, Lionel Jospin restait simple. "Il avait droit à un garde du corps, un camarade du Parti Socialiste de la vieille garde qui l'accompagnait partout et déjeunait avec nous à la bonne franquette. Il n'avait vraiment rien de 'bling bling'. Les gens l'ont accueilli avec enthousiasme sur la Croisette, comme une star américaine. Je crois qu'il était heureux de se sentir aimé."
Un souvenir tendre et durable
"Tout ce que je peux dire, c'est qu'à partir du moment où il a dit oui, il a été extrêmement généreux," conclut Baya Kasmi. "Il a même accepté de faire la promotion du film parce qu'il l'avait aimé. Il nous a raconté des tas de souvenirs sur son parcours politique. Nous étions restés en contact. Michel et moi avons gardé une tendresse folle pour cet homme."



