Les secrets de création du film culte The Big Lebowski
Les secrets de création de The Big Lebowski

Un film né d'une inspiration personnelle

Un peignoir beige rosé, un tee-shirt uni délavé, un bermuda, un cardigan old school, des sandales pas vraiment de la dernière mode et une boule de bowling… À tout spectateur de cinéma averti vient tout de suite une image : le Dude, l’antihéros nonchalant et excentrique de The Big Lebowski (1998). Le septième film des frères Coen est, à sa sortie, une anomalie. Auréolé de la réussite commerciale et critique de Fargo (Prix de la mise en scène au Festival de Cannes), le duo de réalisateurs n’entend pas pour autant se laisser griser par le succès. Le récit du Dude est singulier, débridé comme rarement dans leur atypique filmographie.

The Big Lebowski est dans la plus pure tradition du duo, parodiant le film noir et reposant sur une suite d’événements improbables : le Dude, Jeffrey Lebowski, est confondu avec un homonyme millionnaire. Il cherche à obtenir la restitution de son tapis détruit et demande à ses amis de jouer au bowling. L’écriture du scénario commence en même temps que celui de Barton Fink (1991). Les deux cinéastes fonctionnent selon une vieille habitude : ils rédigent une quarantaine de pages, puis laissent de côté le script pendant un certain temps, avant de le finaliser. De cette façon, les idées qu’ils accumulent inspirent leurs futures productions, d’autant qu’à ce moment, John Goodman et Jeff Bridges étaient respectivement pris par les tournages de la sitcom Roseanne et de Wild Bill de Walter Hill. Dans le cas de The Big Lebowski, la relation entre le Dude (Jeff Bridges) et Walter Sobchak (John Goodman) s’inspire directement de celles entre Barton Fink et Charlie Meadows dans Barton Fink.

Des inspirations croisées

Les frères Coen piochent dans leurs souvenirs personnels pour créer leurs personnages. Pour le Dude, ils s’inspirent d’un personnage haut en couleur qu’ils connaissent bien : Jeff Dowd. Mais l’homme est loin des producteurs grandiloquents à la Robert Evans ou Jerry Bruckheimer. Lui est plutôt du genre militant. Comme le Dude, il fait partie d’un mouvement contestataire nommé les Sept de Seattle, qui provoque en 1971 une violente manifestation au palais de justice de la ville, pour protester contre la guerre du Vietnam. Pour ces faits, Jeff Dowd est brièvement envoyé en prison pour incitation à l’émeute.

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C’est en 1984 qu’il croise le destin des deux frères, qui cherchent un distributeur pour leur premier film, Sang pour sang. Si c’est la Fox qui finit par distribuer ce long-métrage, Joel et Ethan Coen se souviendront de lui, plus de dix ans plus tard, et lui emprunteront (avec son accord) quelques aspects de sa personnalité et de sa vie, notamment son aspect débraillé et ses cheveux longs. Le Dude doit aussi beaucoup à un ami du duo, Peter Exline, un vétéran de la guerre du Vietnam dont on disait qu’il tenait beaucoup à un tapis qui « donnait du cachet » à son appartement miteux. Ce n’est guère un hasard, donc, si le Dude est aussi attaché à son tapis… Pour le personnage de Walter, ils s’inspirent de John Milius, réalisateur de Conan le Barbare et scénariste de L’Inspecteur Harry, Apocalypse Now et Jeremiah Johnson, passionné des armes et de l’armée.

Des rôles taillés sur mesure

Comme de nombreux cinéastes, leurs personnages sont écrits en fonction des interprètes qu’ils imaginent. « Pour The Big Lebowski, nous avions écrit pour John [Goodman] et Steve [Buscemi], mais nous ne savions pas qui décrocherait le rôle de Jeff Bridges. » Mel Gibson ne prend pas la proposition du rôle du Dude au sérieux, et Jeff Bridges hésite, craignant de donner une mauvaise image à ses enfants. Il finit par se laisser convaincre et rencontre Jeff Dowd pour se préparer à son rôle. Il finira cependant par s’inspirer de sa propre vie dans les années 1960 et 1970. « J’ai vécu dans un endroit comme ça et je me droguais, même si je pense que j’étais un peu plus créatif que le Dude », confie-t-il dans le livre The Coen Brothers. La garde-robe du Dude est issue de sa propre garde-robe.

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Géniale apparition du film, John Turturro campe Jésus Quintana, un adversaire de l’équipe de bowling du Dude. Il doit son rôle à sa performance dans une pièce de théâtre intitulée Mi Puta Vida, où il interprétait un personnage pédéraste [qui éprouve une attirance amoureuse et sexuelle pour les jeunes garçons, enfants ou adolescents, NDLR]. « Alors on s’est dit : faisons de Turturro un pédéraste. Ça lui donnera un rôle qu’il pourra vraiment explorer », déclarera plus tard Joel Coen dans un entretien. C’est l’acteur qui compose son personnage, lui apportant le coup de langue sur la boule de bowling, le catogan ou la danse à la Mohammed Ali. « Je ne savais pas comment ils allaient utiliser tous ces éléments », expliquait-il lors d’une interview en 2009. « Mais quand j’ai vu comment ils avaient monté tout ça ensemble, je dois avouer que j’étais très gêné. J’ai adoré, mais j’étais si gêné. Les gens vont passer ça à mon enterrement… » En 2020 sort un spin-off de ce personnage, réalisé par John Turturro lui-même, qui sera un échec commercial et tombera rapidement dans l’oubli.

Un statut culte et une postérité étonnante

Au contraire de The Big Lebowski ! Son succès critique et commercial correct (48 millions de dollars de recettes, pour un budget de quinze millions) n’est que la première étape d’un film qui est devenu, plus qu’un film culte, un objet d’étude fascinant. Depuis plus de vingt ans se déroule chaque année le Lebowski Fest (ou Achiever Fest, du nom que se donnent les adeptes du film), qui consiste en des concours de costumes, de soirées de bowling… En 2005 est fondée le Dudéisme, une religion inspirée du Dude, qui se veut une forme moderne de taoïsme.

À la fin des années 2000, cette organisation a ordonné, selon son site web, plus de 220 000 « prêtres dudistes ». De nombreux universitaires ont étudié le film d’un point de vue social et politique : Walter comme allégorie de la politique étrangère américaine, le Dude comme contre-récit au reaganisme, ou encore le film comme explication du fétichisme de la marchandise de Karl Marx. Sous son aspect loufoque, son histoire sans importance, ses personnages débridés, le discours de The Big Lebowski, près de trente ans après sa sortie, n’a en réalité pas pris une ride.