Un film long mais passionnant sur une période sombre
Ne vous laissez surtout pas décourager par la durée impressionnante du film. Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli, coécrit avec Jacques Fieschi, dépasse allègrement les trois heures de projection, mais cette longueur se révèle absolument indispensable pour plonger profondément dans les destins entrelacés de ses personnages principaux. On suit avec une attention soutenue le parcours d'un homme d'affaires interprété par Jean Dujardin, de sa fille actrice et de son meilleur ami allemand durant les années sombres de l'Occupation. Le temps semble suspendu tant l'intrigue nous absorbe complètement.
La révélation Nastya Golubeva
Ce long métrage offre également la découverte d'une nouvelle venue au talent exceptionnel : Nastya Golubeva. Cette comédienne de seulement 21 ans, fille du célèbre réalisateur Leos Carax, incarne avec une justesse remarquable Corinne Luchaire, véritable superstar des années 1930 aujourd'hui tombée dans un oubli presque total. Beaucoup ignorent son existence, et pour cause : cette jeune femme a été frappée d'indignité nationale pour avoir suivi la voie de la Collaboration empruntée par son père.
« On allait jusqu'à gratter la pellicule pour effacer son nom des génériques, explique avec émotion Xavier Giannoli. Je ne cherche absolument pas à l'excuser mais à montrer qu'elle a été victime d'une injustice profonde. Elle a fait la fête, elle s'est trompée, elle a commis des erreurs, elle n'avait que 18 ans. Si on n'est pas capable d'avoir une humanité en comprenant cela, tant pis, il faut aller voir un autre film. »
Un destin tragique et une interprétation touchante
De fêtes mondaines en dîners élégants, de réceptions prestigieuses en addictions destructrices, cette jeune femme tuberculeuse s'enfonce progressivement dans la compromission, accordant une confiance aveugle à un père charismatique mais toxique. « Elle a suivi ce père qu'elle admirait profondément et dont l'amour va se révéler être empoisonné. Et elle va connaître un destin de jeune femme sacrifiée à la Libération, » soupire avec compassion Xavier Giannoli.
Nastya Golubeva réussit à transmettre toutes ces émotions complexes avec une authenticité déconcertante, alors qu'elle ne possédait presque aucune expérience cinématographique avant ce tournage. « Nous avons passé de nombreux essais et puis là, il y a eu quelque chose qui, je crois, s'appelle la grâce, se souvient avec émerveillement le réalisateur. Quelqu'un de rare. Une authenticité pure, une simplicité touchante, une émotion brute, un mystère fascinant. Je n'avais, je crois, jamais ressenti cela pendant un casting. Et c'est un véritable miracle. »
Une actrice au travail obsessionnel
Cet émerveillement du réalisateur est largement partagé par les spectateurs, éblouis par la justesse et l'étendue du registre de la jeune actrice. « Elle partage la même obsession que moi pour le cinéma, admire le réalisateur d'Illusions perdues. Elle perçoit le cinéma comme un travail où la beauté et l'émotion résultent aussi d'une obsession de se documenter, de parler, d'échanger, d'être présente sur le plateau, de chercher sans relâche. Elle ne lâche absolument rien. Un peu comme une danseuse passionnée. »
Cette ardeur au travail ne se perçoit pourtant jamais à l'écran, tant l'actrice vibre d'un naturel désarmant. C'est précisément à cela qu'on reconnaît les grands artistes : on a l'impression que tout leur est facile alors qu'ils ont travaillé avec une intensité remarquable.
La décadence délicatement montrée
La splendeur initiale et la décadence progressive de Corinne Luchaire sont dépeintes avec une grande délicatesse et une subtilité rare. Les Rayons et les ombres évite avec soin tout manichéisme simpliste. « Le film possède quelque chose d'un train fantôme qui avance à travers un moment de notre histoire qui nous rappelle douloureusement de quoi la France a été capable, » insiste Xavier Giannoli.
Le visage angélique de Nastya Golubeva rend chaque évolution de cette jeune fille égarée dans une histoire qui la dépasse totalement. « Après avoir été une jeune star adulée, Corinne Luchaire a été brutalement jetée dans l'oubli le plus cruel, explique le réalisateur. Elle n'avait plus de quoi se nourrir correctement. On lui a proposé un peu d'argent pour écrire des mémoires, mais c'est en réalité un ami de son père qui a écrit. Et il n'y a pas grand-chose d'intéressant dans ces pages. Elle se contredit, elle se perd, elle se cherche désespérément, elle tente de se réhabiliter. C'est profondément émouvant. »
Une œuvre qui marque les esprits
Cette émotion palpable affleure constamment dans Les Rayons et les ombres, une œuvre passionnante qui lève le voile sur une période historique peu traitée par le cinéma français et révèle simultanément une grande comédienne promise à un bel avenir. Le film donne également envie de redécouvrir les films de Corinne Luchaire, décédée prématurément en 1950 à l'âge de seulement 28 ans, laissant derrière elle un destin tragique et une filmographie méconnue.



