« Les dimanches » : un film touchant sur la foi et les choix de vie
C'est l'une des œuvres cinématographiques les plus émouvantes de la saison. Intitulé « Les dimanches », ce film raconte l'histoire d'Anaira, une jeune fille de 17 ans qui s'apprête à passer son baccalauréat et à entamer des études universitaires. Elle vit à Bilbao avec ses deux petites sœurs, son père restaurateur et la compagne de celui-ci, après le décès de sa mère. Sa vie semble tranquille, rythmée par le lycée, la chorale et les repas familiaux du dimanche.
Un choix qui bouleverse l'équilibre familial
Tout bascule lorsque Anaira annonce son désir d'entrer dans les ordres religieux, envisageant même de « s'enfermer dans un couvent avec de vieilles religieuses », comme le lui lance sa tante athée. Cette dernière, incompréhensive face à cette décision, tente par tous les moyens de la dissuader. Pourquoi abandonner ses études et son petit ami Mikel qui lui tend les bras ? N'agit-elle pas sous le coup d'une fragilité causée par la perte de sa mère, qui la rendrait vulnérable ? Le choix d'Anaira vient chambouler ce petit monde familial.
La réalisatrice quadragénaire Alauda Ruiz de Azúa suit le cheminement de son héroïne avec une délicatesse et une simplicité remarquables, soutenues par la musique aérienne de Nick Cave. Primée au Festival de San Sebastián, cette pépite cinématographique offre une pause enchanteresse dans notre monde où la brutalité semble souvent faire loi.
La genèse du film : une curiosité devenue projet
Lors d'un entretien à Paris à l'occasion de la sortie du film, Alauda Ruiz de Azúa a révélé les origines de son projet : « Plus jeune, j'avais entendu l'histoire d'une fille de mon âge qui était rentrée dans les ordres. Cela m'avait rendue très curieuse : comment quelqu'un qui débute sa vie d'adulte peut-il décider de s'enfermer au couvent ? »
Des années plus tard, ses recherches sur la vocation religieuse lui ont permis de constater que ce choix créait systématiquement de profonds conflits familiaux. C'est en comprenant que ce chemin concernait tout l'entourage qu'elle a trouvé la matière première de son film.
Un choix à contre-courant dans la société contemporaine
La réalisatrice souligne que les vocations religieuses s'éteignent progressivement, faisant du choix d'Anaira une décision véritablement à contre-courant. « J'ai voulu traiter l'expression la plus radicale de la foi : la clôture d'un couvent. Renoncer à la vie extérieure pour cela, c'est presque anachronique », explique-t-elle.
Elle ajoute : « Il y a une contradiction fascinante avec notre époque : faire vœu d'obéissance, c'est exercer sa liberté pour décider d'y renoncer. C'est ce libre arbitre sacrifié que nos sociétés actuelles ont tant de mal à comprendre. »
Une approche humaine plutôt que dogmatique
Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, Alauda Ruiz de Azúa n'a pas reçu d'éducation religieuse. Son approche est guidée par la volonté de comprendre quelque chose d'humain. « J'ai rencontré beaucoup de femmes passées par ce processus de discernement. Pour certaines, la religion apporte une paix et une consolation réelles, et le film ne cherche jamais à attaquer ou caricaturer ce sentiment intime », précise-t-elle.
La complexité réside selon elle dans la cohabitation entre une foi sincère et des mécanismes institutionnels qui pourraient profiter de la vulnérabilité d'une jeune fille de 17 ans. « En parlant aux familles, j'ai ressenti beaucoup de suspicion : cette vocation est-elle un choix pleinement autonome ou a-t-elle été influencée par la jeunesse et les épreuves traversées ? C'est sur ce point que je voulais amener le débat », confie la cinéaste.
La liberté au cœur du questionnement
Le film explore fondamentalement la notion de liberté. « J'ai voulu mettre sur la table la question suivante : jusqu'à quel point sommes-nous libres de nos décisions en général ? Nous ne sommes pas que des êtres intellectuels ; il y a une part irrationnelle, un besoin de sécurité ou d'affection qui entre en jeu », analyse la réalisatrice.
Pour Anaira, le personnage principal, il ne s'agit pas d'une simple « décision », mais d'une réponse à un appel. « C'est ce que Dieu lui demande », explique Alauda Ruiz de Azúa. Le film interroge ainsi cette liberté : est-ce un choix réfléchi ou une réponse émotionnelle à un besoin de certitude ?
Une réalisatrice athée face à la spiritualité
La cinéaste révèle sa propre position : « Je ne suis pas croyante et je n'ai pas de lien concret avec le spirituel. Mais j'explore dans le film cette interrogation universelle : pourquoi sommes-nous là ? À cette question, Anaira apporte la réponse de la foi. Les non-croyants, eux, doivent apprendre à supporter le chaos, le hasard et l'incertitude. »
Elle ajoute : « On cherche alors des ancrages dans une sorte de 'foi laïque' : la famille, le travail, l'aide aux autres. Toutes ces choses qui justifient notre présence au monde, mais de façon bien moins absolue que la religion. »
Un accueil exceptionnel en Espagne
Le film a connu un succès remarquable en Espagne. « De façon miraculeuse ! Pour un film d'auteur, atteindre 650 000 spectateurs et obtenir 13 nominations aux Goyas est exceptionnel », se réjouit la réalisatrice. Le sujet a généré un débat constructif qui a dépassé la simple opposition « pour ou contre la religion » pour aborder des questions plus larges d'éducation, de famille et de motivations existentielles.
Une résonance avec notre époque
Alauda Ruiz de Azúa estime que son film résonne particulièrement avec notre époque : « Nous vivons dans un moment de grande crispation où tout le monde parle mais personne ne s'écoute. Il y a une forme de supériorité morale ambiante qui empêche de comprendre l'autre. Par ailleurs, dans un monde de désinformation où les institutions s'effondrent, les gens cherchent désespérément un refuge, quelque chose de solide. Le film offre peut-être cet espace de réflexion. »
Un regard générationnel sur un sujet délaissé
La jeune réalisatrice constate avec curiosité qu'en Espagne, pays de tradition catholique, il existe très peu de films sur la vocation religieuse. « Je voulais sortir de la question pure de la foi pour observer comment une vocation se construit humainement, à travers les affects, la famille et les figures de référence. C'est ce regard sur l'humain, plus que sur le dogme, qui semble toucher le public », conclut-elle.
« Les dimanches » représente ainsi bien plus qu'un simple film sur la religion : c'est une exploration sensible des choix de vie, de la liberté individuelle et des tensions familiales qui traversent notre société contemporaine.



