Un périple philosophique au cœur de l'Allemagne en guerre
Au rythme d'une mélodie mélancolique de Paul Durand, un homme et sa vache traversent l'Allemagne déchirée par la Seconde Guerre mondiale. Ce qui commence comme une tentative d'évasion se transforme rapidement en un voyage philosophique profond. Les paysages apaisants et la quiétude des forêts contrastent violemment avec le rugissement de la guerre qui ravage l'Europe, rendant le conflit d'autant plus absurde. Pourquoi tant de haine quand la nature allemande invite à la paix intérieure ?
Marguerite, la confidente bovine
La vache, baptisée Marguerite, devient la confidente improbable du prisonnier français interprété par Fernandel. Il lui confie ses doutes, ses peurs, et hésite même à l'abandonner. L'animal, entêté, lui joue des tours en minaudant auprès d'un taureau frémissant. Dans ce monde en guerre, la vie continue : les animaux s'accouplent, les soldats allemands jouent au football et chantent Paris, tandis que Marguerite parade devant les troupes de la Wehrmacht sur un pont de fortune après des bombardements alliés.
Le sourire que provoquent ces scènes est rapidement effacé par la menace lancinante de la guerre qui rappelle une réalité brutale : quelque part, hors champ, des hommes s'entretuent.
Le génie discret d'Henri Verneuil
Fernandel, guidé par la direction magistrale d'Henri Verneuil, tempère ses interprétations méridionales habituelles pour incarner ce rôle profond, à mi-chemin entre tragique et comique. Verneuil comprend avant tout le monde que l'héroïsme de ces années sombres pouvait se nicher dans l'ordinaire : un homme, un seau et un bovidé pour se faufiler à l'arrière des lignes ennemies.
L'humanisation de l'ennemi
Le véritable génie du film réside dans le refus de diaboliser l'ennemi. Les paysans bavarois que croise le prisonnier de guerre Bailly ne sont pas des monstres en uniforme. Ils apparaissent las, préoccupés par leurs bêtes et leurs récoltes, indifférents à une guerre qu'ils n'ont pas plus voulue que lui. L'Allemagne profonde, celle des prés et des forêts, semble ignorer Hitler.
C'est précisément dans cet écart entre la violence de l'Histoire et la placidité du quotidien que le film installe son propos humaniste. La scène-clé se déroule autour d'une table dans une ferme bavaroise où Bailly est accueilli par une famille. La fille parle français, les vieux parents sont éteints par le deuil de leur fils aîné mort sur le front russe à 22 ans.
Marseille, ville refuge
Henri Verneuil place là son coup de théâtre le plus discret. La mère s'inquiète pour son cadet cantonné à Marseille. Bailly la rassure en décrivant sa ville natale : le soleil, le port, les calanques, cette lumière unique. Cette ville qui prend soin des étrangers parce qu'elle a toujours été elle-même une ville d'ailleurs.
Verneuil livre ainsi, en contrebande, une part de sa propre histoire. L'errance de Bailly évoque l'exode des Arméniens, et Marseille est précisément la ville où sa famille a échoué après le génocide de 1924, quand le petit Achod Malakian (son vrai nom) avait 4 ans et ne parlait pas un mot de français.
La prescience politique
La prescience politique de Verneuil est saisissante. Le film est tourné en juin 1959, un an après que le général de Gaulle a reçu le chancelier Konrad Adenauer à Colombey-les-Deux-Église - premier geste d'une réconciliation que la diplomatie officielle n'ose pas encore nommer. En janvier 1963, le traité de l'Élysée gravera cette réconciliation dans le marbre.
Entre ces deux dates, La Vache et le Prisonnier aura fait son travail souterrain : des millions de Français auront découvert qu'une famille allemande et un prisonnier marseillais pouvaient rompre le pain ensemble, sans la moindre hostilité.
Un plat de frites plutôt qu'un long discours
Henri Verneuil glisse dans son film ce que la France officielle de 1959 n'est pas encore prête à formuler : que l'ennemi d'hier était lui aussi une victime, que la réconciliation n'est pas une trahison. Le prisonnier Bailly ne réconcilie pas deux nations avec de grands discours : il fait des frites. Et le cinéma populaire accomplit parfois ce que la diplomatie prépare en secret.
La réception contrastée
Lorsque le film sort en Allemagne cinq mois plus tard, le 17 mai 1960 sous le titre Ich und die kuh, il est amputé de 20 minutes. La société de distribution Bavaria Film a coupé toutes les scènes montrant des unités SS ou des chars allemands. L'Allemagne de 1960 achetait donc la réconciliation, mais en censurant ce qui pouvait la gêner. Le long-métrage ne fera que 520 000 entrées outre-Rhin, contre 8,8 millions en France.
Les coulisses tumultueuses du film
L'histoire d'un prisonnier utilisant le stratagème de la vache pour s'évader n'a pas d'auteur clairement identifié. Un scénario intitulé Fridolin circulait depuis 1957. Claude Autant-Lara avait pris une option pour le porter à l'écran avec Bourvil dans le rôle principal.
Une querelle juridique éclate lorsque la société SOPRA FILMS assigne les Films du Cyclope, la société d'Henri Verneuil, pour contrefaçon. Au procès, la paternité du sujet vole en éclats : on découvre qu'une nouvelle de Jean Charles datait de 1945, treize ans avant les écrits de Jacques Antoine. L'idée phare du film appartient finalement à tout le monde, et donc à personne.
La relation complexe avec Fernandel
Le tournage se déroule dans les environs de Munich avec des relations parfois tendues entre Verneuil et Fernandel. Le cinéaste confiera plus tard la difficulté de diriger l'acteur : « J'ai toujours eu beaucoup de mal à le faire jouer en dessous de ce qu'il faisait machinalement ». Pourtant, ce sera leur meilleur film commun, et le dernier.
Le sauvetage de Marguerite
Verneuil avait auditionné 600 vaches pour trouver la bonne. Deux normandes furent finalement retenues. Après le tournage, alors que le propriétaire réclamait sa bête pour l'abattoir, Henri Verneuil s'y opposa avec la dernière énergie et lui trouva un pré en Normandie. La vache qui avait traversé l'Allemagne en guerre finit ses jours dans un herbage tranquille.
L'homme qui n'avait pas pu sauver son amitié avec Fernandel avait sauvé sa vache. Dans ce geste réside une cohérence secrète, et peut-être le plus bel épilogue qu'un film puisse espérer.



