"La Nuit du 12" : un polar qui explore l'échec et les violences faites aux femmes
"La Nuit du 12" : un polar sur l'échec et les violences faites aux femmes

Une scène inaugurale marquante

De La Nuit du 12, il reste d'abord cette scène terrifiante. Clara, 21 ans, traverse son village de nuit après une soirée. Un individu encapuchonné et masqué surgit sur son chemin, l'asperge d'alcool et allume un briquet. La caméra capture les yeux de la jeune fille, puis la torche humaine qui court au ralenti sur un chant a cappella. Pas un cri, aucun spectacle gratuit. Les faits, comme le souhaitait Dominik Moll, révélé en 2000 avec l'inquiétant Harry, un ami qui vous veut du bien.

Les origines du film : un livre et une statistique glaçante

Au départ, il y a un livre : 18.3. Une année à la PJ. Pendant un an, la romancière et scénariste Pauline Guena a suivi le quotidien de la police judiciaire de Versailles. Une immersion dans les couloirs de la PJ, au rythme des procédures interminables, des affaires qui s'enlisent et de ces crimes qui refusent de livrer une réponse. Parmi les dossiers évoqués, celui d'un féminicide – une jeune femme brûlée vive – qui hante les policiers, le coupable n'ayant jamais été identifié.

Quand Dominik Moll découvre le livre, il ne veut surtout pas se contenter d'un thriller clinquant mâtiné d'un message social. Avec son fidèle coscénariste Gilles Marchand, il décide de déplacer le centre de gravité du récit, délaissant le sempiternel « whodunit » pour s'intéresser davantage à l'impact de ces affaires, devenues presque affreusement banales – auxquelles la presse ne s'intéresse pas – sur ceux qui mènent l'enquête.

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Le metteur en scène est glacé par une statistique entendue lors de ses recherches : près de 20 % des affaires criminelles traitées par la PJ française ne sont jamais élucidées. Une donnée presque inconcevable dans la fiction policière – films ou séries – nourrie depuis des décennies par la logique de résolution du mystère, dévoilée dans les dernières minutes. Ici, pas de Julie Lescaut ou de flic chevronné plus malin que les autres. La Nuit du 12 organise méthodiquement la frustration.

Une immersion réaliste au cœur de la PJ

Pour atteindre cette vérité presque documentaire, le cinéaste entreprend un énorme travail d'immersion. Les acteurs se coltinent le quotidien de vrais policiers de la PJ de Grenoble. Bastien Bouillon, qui incarne le policier Yohan Vivès, observe leurs gestes, leur manière de se parler et leurs silences. Il expliquera plus tard avoir été frappé par la fatigue chronique des enquêteurs, leur humour noir comme mécanisme de survie, et leurs questionnements sur le sens de leur travail. « On fait un boulot bizarre quand même. On interroge les gens, on fouille dans leurs affaires, on écoute leurs conversations et on écrit des rapports, des rapports et des rapports… On combat le mal en rédigeant des rapports », résume Marceau, le collègue de Yohan, interprété par l'excellent Bouli Lanners.

Le tournage lui-même pousse au maximum le curseur du réalisme. Dominik Moll fait l'impasse sur les éclairages trop sophistiqués et les codes visuels du thriller urbain, banalisé par les séries gris-bleu de Canal+. La région grenobloise est filmée dans la banalité de ses zones pavillonnaires et de ses bureaux administratifs fatigués.

Un film qui évolue vers les violences faites aux femmes

Mais le plus saisissant reste peut-être la manière dont le film a évolué pendant l'écriture. Au départ, Dominik Moll et Gilles Marchand pensaient raconter essentiellement une enquête criminelle. Puis, au fil des entretiens avec les policiers et les magistrats, un autre sujet s'impose à eux : les violences faites aux femmes. Non pas comme un discours plaqué là par souci des convenances post #MeToo. Tous les hommes interrogés dans le film semblent capables du pire. Pas parce qu'ils sont des monstres de cinéma, mais précisément parce qu'ils sont ordinaires.

Une scène résume cette bascule. Celle où la meilleure amie de Clara recadre brutalement les policiers sur leur manière de parler de la sexualité de la victime. Dominik Moll a raconté que cette séquence était née directement de discussions avec des femmes policières et magistrates rencontrées pendant ses recherches, et de l'influence de ses deux productrices.

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Un portrait du découragement et de l'obsession

Le film s'astreint à dépeindre le découragement. Celui du tandem de flics, soutenu pourtant par une juge tenace (Anouk Grinberg). Un découragement qui vire à l'obsession, à l'image du vélodrome où tourne des heures durant Yohan, sans jamais sortir de sa boucle. Une obsession entretenue par le visage de Clara, incarnée par Lula Cotton-Frapier, qui ne cesse de s'inviter dans le récit, via des photos familiales et des vidéos entre copines. Un visage qui compose à lui seul l'affiche du film, selon la volonté de Dominik Moll.

Présenté au Festival de Cannes dans la section Cannes Premières, le film séduit immédiatement la critique. Beaucoup y voient l'un des meilleurs polars français récents. Quelques mois plus tard, la consécration arrive aux César du cinéma : six récompenses, dont celles tant convoitées du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur acteur dans un second rôle pour Bouli Lanners et du meilleur espoir masculin pour Bastien Bouillon.

La Nuit du 12 de Dominik Moll (2022), 1 h 54. Avec Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Anouk Grinberg, Johann Dionnet, Thibaut Evrard, Julien Frison, Paul Jeanson, Mouna Soualem, Lula Cotton-Frapier, Pauline Serieys, Pierre Lottin. À voir sur France 2 à 21 h 10.