Alexandre Kantorow, le tsar du piano qui séduit Marseille par sa simplicité
Kantorow, le pianiste qui brise les codes classiques à Marseille

Alexandre Kantorow, le tsar du piano qui séduit Marseille par sa simplicité

« Salut, je m'appelle Alexandre. » La glace est immédiatement rompue entre le virtuose international et les élèves du Conservatoire de Marseille. Bien que nous soyons en période de vacances, aucun n'a manqué ce rendez-vous exceptionnel avec celui que la presse surnomme « le tsar du piano », depuis sa consécration au prestigieux Concours Tchaïkovski de Moscou.

Un tsar sans attitude de star

Tsar peut-être, mais certainement pas star pour un sou. Avec son allure de Lucky Luke dégainant des rafales d'octaves plus vite que son ombre, sa silhouette dégingandée, sa tignasse en jachère et sa bonne bouille de super pote un peu à l'ouest, Alexandre Kantorow inspire immédiatement la sympathie. On sent bien que ce gars-là n'est pas comme tout le monde, mais rien dans son attitude ne le laisse supposer.

Au contraire, il reste fidèle à lui-même – celui d'avant la gloire – et ne laisse jamais le stress prendre le contrôle de sa vie. « Kanto », comme on le surnomme affectueusement, n'a rien perdu de sa méga cool attitude, contrairement à d'autres que le succès a rendus odieux, pingres ou inabordables.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Sortir la musique classique de sa tour d'ivoire

Cette grâce naturelle, qui semble être le fruit d'un effort invisible tant elle sonne juste, lui permet non seulement de garder ses amis, mais lui confère également sur scène un charisme phénoménal. Sa décontraction sert la fluidité de son jeu pianistique, mais elle raconte aussi une histoire profonde pour le public.

Voici que le génie musical ne réside pas seulement dans l'opposition frontale, la souffrance ou la solitude, mais peut également toucher un « zoomer », né avec Internet et parfois décalé de la réalité. Alexandre Kantorow ne coche pas toutes les cases de la génération Z, mais il en est le primus inter pares, car il incarne parfaitement les aspirations de la jeunesse tout en paraissant mûrir rapidement.

Il aide ainsi la musique classique à sortir de sa tour d'ivoire, à trouver sa place dans la vie contemporaine et parmi les vivants. Les meilleurs étant souvent les plus simples, son air gentil, modeste et fiable le place immédiatement parmi les grands de sa profession.

Une masterclass captivante au Conservatoire

Les élèves du Conservatoire Pierre-Barbizet de Marseille ne perdent pas une miette de la répétition de 14 heures. Le pianiste travaille avec intensité le premier mouvement de l'Opus 111, l'ultime sonate de Beethoven qu'il a interprétée dans la salle du Théâtre de la Criée la veille au soir, et qu'il rejouera ce même soir. Les billets pour ce concert exceptionnel se sont arrachés en quelques jours seulement.

La professeure le remercie chaleureusement pour sa disponibilité. « Ça ne vous dérange pas que je chante ? » demande alors le pianiste. Non, cela ne dérange personne qu'il ait adopté le fameux tic gouldien de fredonner en jouant. « C'est trop zarbi, man », pourraient penser les élèves.

Après les sublimes variations de l'« Arietta », la conversation s'engage naturellement. Sur le rideau de scène, on peut lire : « La leçon », écrit avec pleins et déliés, à la manière d'une plume Sergent-Major. Alexandre s'en amuse : « C'est pour nous ? Ça met la pression. » La pièce de Ionesco se joue actuellement au théâtre, mais pas de lézard, Balthazar.

Une conversation authentique avec le virtuose

Les élèves partis, des étoiles plein les yeux, je reste seul avec lui. Le mot « interview » ne semble pas idoine, pas assez « cool ». Nous tchatchons simplement. Il se pose encore des questions sur son programme musical. « Je suis toujours en recherche », confie-t-il avec sincérité.

Dans la pièce labyrinthique de Liszt, quelques toux ont émaillé les couleurs fauves du piano. L'attention du public était plus soutenue pendant la romantique sonate de Medtner. Après l'entracte, le pianiste a enchaîné Chopin, Alkan et Beethoven, au risque de perdre certains spectateurs. « Comme personne n'a applaudi après Chopin, j'ai continué », explique-t-il. Il avait l'air si concentré que le public n'a pas osé l'interrompre.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

« C'est la première fois que je joue ce programme en public. – Costaud, non ? » Il acquiesce avec humilité. « Je ne m'en rendais pas compte. » Je m'autorise quelques remarques sur son interprétation de l'Opus 111. Il les écoute avec une attention rare, et me remercie sincèrement. La plupart de ses collègues se seraient raidis, pour le moins. Pas mon Alexandre qui, dénué de toute malveillance, n'en imagine pas chez autrui.

La construction d'un programme obsessionnel

« Je suis peut-être trop jeune, mais je tenais à jouer l'Opus 111. Il y a des choses que l'on ne comprend qu'une fois sur scène. Le temps, les silences, la gestion de l'énergie, les variétés de son », révèle le pianiste. L'œuvre existe à la fois en salle de répétition et en public, et le message est clair : le succès a été phénoménal.

« Pour le programme, la Sonate op. 5 de Medtner est venue d'abord. Elle est tournée vers le passé avec ses passages fugués, et riche de mélodies. Puis j'ai pensé à Bach, Scriabine, Alkan. Tout s'est construit autour de l'obsession. Les lamentations du Bach-Liszt (Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen) sont obsessionnelles, les trilles de l'Opus 111 aussi… »

Un rythme de vie effréné mais maîtrisé

On dit qu'il voyage et joue comme un fou. Combien de concerts donne-t-il ? « Une centaine », répond-il simplement. À titre de comparaison, Arcadi Volodos n'en donne que la moitié. « Je sais, je vis des années folles, mais j'ai envie de découvrir les salles, les orchestres, les chefs, le répertoire... »

Cela ne l'empêche pas de rester fidèle à ses amis comme Aurélien Pascal et Liya Petrova, ainsi qu'aux Rencontres de Nîmes ou à la Philharmonie. « Je n'aime pas beaucoup le changement, curieusement. Je suis un animal lent, j'ai peur de me perdre », avoue-t-il avec franchise.

L'équilibre entre travail et vie personnelle

Comment trouve-t-il le temps de travailler de nouvelles œuvres et d'apprendre des concertos exigeants ? « Mon entourage respecte mon propre rythme », explique-t-il. Actuellement, il relit « À la recherche du temps perdu » de Proust, bien qu'il n'en ait guère. « C'est un peu l'histoire de la construction d'un artiste, non ? »

Combien de temps passe-t-il au piano chaque jour ? « Quatre heures. C'est moins qu'avant. Je fais plus confiance à mes bras », détaille-t-il. À propos de bras, pourquoi cette position particulière loin du clavier ? « L'acoustique de la salle est sèche. Je ne voulais pas durcir le son. Dans la sonate de Medtner, en privilégiant la ligne, j'ai eu peur de perdre la consistance du son ». Une question d'équilibre subtil.

Des souvenirs olympiques et un amour du public

L'ange Ariel a-t-il gagné ses ailes lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques ? Il rit à cette évocation. « J'en garde un très bon souvenir ». Le piano n'a pas trop souffert de la pluie lors de cet événement ? « C'était un faux. Tout était en play-back », révèle-t-il avant de se mordre les lèvres, comme s'il avait dévoilé un secret bien gardé.

Mais le vrai beau mystère, c'est l'amour indéfectible du public pour ce jeune homme aux semelles de vent. Comme le disait si justement Samson François : « D'un côté ça m'étonne, et d'un autre ça me semble normal. » Alexandre Kantorow incarne cette apparente contradiction avec une grâce naturelle qui fait de lui l'un des pianistes les plus attachants de sa génération.