Juste une illusion : Nakache et Toledano ressuscitent la France plurielle des années 1980
Juste une illusion : la France plurielle des années 1980 ressuscitée

Juste une illusion : un voyage tendre dans la France multiculturelle des années 1980

Certains films transcendent la simple narration pour devenir des capsules temporelles. Juste une illusion, la nouvelle œuvre des réalisateurs Olivier Nakache et Éric Toledano, appartient à cette catégorie. En deux heures, ils ressuscitent les années 1980 avec la précision d'un orfèvre et la tendresse d'un archéologue. Car il s'agit bien d'explorer un monde disparu, celui d'une France plurielle et insouciante.

Un monde où la diversité était une évidence joyeuse

J'ai habité ce monde après l'exil, en 1985. C'était celui des appartements où se croisaient des accents de France, du Maghreb, d'Iran, du Portugal, du Sénégal, de Pologne, de Turquie, d'Italie, du Vietnam, et de ce qui était encore la Yougoslavie. On mangeait des couscous chez les uns, des kneidler chez les autres, des pierogi chez les voisins du troisième, du riz au safran chez nous, de la blanquette de veau partout. On fêtait shabbat tous ensemble et chaque Nouvel An était notre Nouvel An : le premier de l'An, Norouz, Roch Hachana. Chaque occasion était un prétexte pour se retrouver et faire la fête.

Partout, on était français. Pas malgré nos origines. Pas en plus de nos origines. Français, tout simplement, avec nos origines nichées quelque part entre la fierté discrète et la blague aussi affectueuse que mordante. Nous, les enfants de l'exil heureux, avions fait de nos origines un atout de séduction. Nos parents, eux, portaient un poids que nous ne mesurions pas. Ils charriaient leur pays natal, emplis d'affection et de mythes. Le pays natal fantasmé, sublimé, récrit. Ce passé approximatif qui devenait légende familiale.

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La légèreté des identités partagées

Nous, les enfants, ne comprenions pas leur prudence, leur profil bas, leur façon de ne jamais trop occuper l'espace. Nous trouvions cela agaçant, parfois honteux. Nous ne voyions pas que c'était une forme de sagesse – ou de traumatisme. Souvent les deux. Mais nous avions fait de nos origines un atout de séduction. Un récit pittoresque pour se rendre intéressant, une carte à jouer dans les dîners, un argument de drague. « Tu sais, chez nous, en Iran… » Et ça marchait. Parce que c'était léger. Parce que c'était sincère précisément parce que c'était léger.

Nous ne portions pas nos identités comme des étendards ou des revendications. Nous les portions comme des vêtements qu'on aimait bien – confortables, colorés, mais pas toute notre garde-robe. C'était l'époque où les parents étaient encore des parents. Pas des best friends. Pas des confidents ou des partenaires thérapeutiques mais des adultes avec leurs zones d'ombre, leurs secrets, leurs contradictions – et c'est précisément cette opacité qui nous permettait, à nous, de grandir.

Les non-dits comme espaces de construction

Les non-dits n'étaient pas des violences. Ils étaient des espaces dans lesquels on pouvait se construire, transgresser, se tromper, découvrir. Le secret n'était pas une trahison : c'était la condition même de l'adolescence. On découvrait les films porno entre copains, avec les rires gênés qui dédramatisaient et humanisaient tout. Le sexe arrivait dans des éclats de rire complices, dans la confusion collective, dans la honte partagée qui n'est jamais tout à fait de la honte quand elle est partagée.

Pas seul, en tête à tête avec un téléphone portable, dans le silence bleuté d'une chambre fermée. Ce qui se passe aujourd'hui avec les adolescents et la pornographie de masse n'a plus rien à voir avec l'éveil. C'est une initiation solitaire et brutale. Nakache et Toledano font de la nostalgie juste. Non, ce n'était pas mieux avant, c'était différent, voire pire avec le racisme décomplexé et le chômage de masse. Mais quelque chose s'est perdu car ce monde-là valait la peine d'être défendu.

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Une mixité naturelle plutôt qu'injonctive

Ce monde-là, c'était celui de la France heureuse avec elle-même. Pas parfaite mais capable de rire d'elle-même, de mêler ses fils sans les nouer en nœuds identitaires, de faire de la diversité une évidence plutôt qu'un programme. On n'avait pas besoin d'injonctions à la mixité parce que la mixité existait, naturellement, joyeusement, dans les cours d'école et les cages d'escalier. Alors oui, juste une illusion ? Peut-être. Mais c'était une illusion qui nous rendait libres.

Et la liberté, même illusoire, vaut infiniment mieux que la cage, même dorée, de nos identités assignées. Le film de Nakache et Toledano nous rappelle cette époque où être français avec ses origines était simple, où la multiculturalité se vivait au quotidien sans crispation, où l'adolescence se construisait dans les interstices des non-dits parentaux. Une époque révolue mais dont la mémoire mérite d'être préservée et célébrée.