Seulement sept films en quarante-deux ans : le trop rare James L. Brooks n’est pas le plus prolifique des cinéastes. C’est un orfèvre lent, un auteur d’une méticuleuse précision, qui prend son temps et cisèle ses scripts avec une minutie absolue.
Ce roi de la dramédie, qui a fêté ses 86 ans le 9 mai, a influencé bon nombre de réalisateurs, Judd Apatow le vénère. Même s’il tourne peu, il reste une personnalité adorée et respectée du tout Hollywood, en raison aussi de sa casquette de producteur de la mythique série d’animation Les Simpson, succès phénoménal à travers le monde depuis presque 40 ans.
Avec seulement 4 millions de dollars de recettes au box-office pour 35 millions de budget, son nouveau film, Ella McCay, s’est hélas avéré un terrible échec aux États-Unis à sa sortie, le 12 décembre dernier. À tel point que sa sortie française, prévue pour début janvier dans nos salles, s’est vue déprogrammée à la dernière minute par son distributeur Disney.
Coup de théâtre : alors qu’elle est disponible depuis le 5 février sur Disney+, cette comédie sentimentale va tout de même sortir sur deux jours, les 15 et 16 mai, dans les cinémas français. Ella McCay raconte les tribulations d’une jeune politicienne américaine, incarnée par la magnifique Emma Mackey, qui tente d’agir pour le bien commun. Pourtant, cette fille idéaliste est freinée dans son ascension par tout un tas de difficultés, notamment familiales et conjugales… Mais chut ! N’en disons pas plus et donnons maintenant la parole à James L. Brooks pour en parler.
Pourquoi un si long silence ?
Le Point : Ella McCay marque votre grand retour. Vous n’aviez pas tourné de film en tant que réalisateur depuis quinze ans. Pourquoi un si long silence ? Où étiez-vous passé ? Vous vouliez battre le record de Stanley Kubrick qui nous avait fait attendre pendant douze ans pour Eyes Wide Shut ?
James L. Brooks : Non, personne ne peut battre Stanley, il éclate de rire ! Franchement, je n’ai pas vu le temps passer. Je me suis laissé accaparer par mes activités de producteur. Notamment sur Les Simpson, que j’adore. Je suis aussi scénariste sur cette série animée, je collabore avec l’équipe et ça m’occupe à plein temps. En fait, je n’ai cessé de travailler pendant ces quinze dernières années.
Pourquoi le contexte de 2008 ?
Pourquoi avez-vous situé l’action d’Ella McCay sur fond de crises des subprimes lors de la Grande Récession de 2008 ?
Je voulais faire abstraction des années Trump et situer l’action du film avant son investiture en 2017. Parce que vous savez, depuis son premier mandat, sa présence phagocyte l’actualité. Avant son arrivée au pouvoir, nous n’étions pas un pays divisé mais une belle démocratie. Une nation unie. Aujourd’hui, les gens s’affrontent violemment en Amérique. Il y a beaucoup de colère. On est peut-être au bord d’une guerre civile… C’est une tragédie. Et cela limite les perspectives de chacun. Mais on peut toujours rêver à des temps plus optimistes.
Emma Mackey, une révélation
La comédienne franco-britannique Emma Mackey est merveilleuse dans le rôle d’Ella McCay. Comment l’avez-vous découverte ?
Le sort du film reposait beaucoup sur l’actrice qui allait incarner le personnage principal à l’écran. Il ne fallait donc pas se tromper. Je l’ai cherchée pendant très longtemps. Le processus du casting a été assez long. Et à un moment, j’étais un peu découragé. Et puis Emma est arrivée pour une audition sur Zoom. Elle a récité un monologue important du film. Et elle était parfaite ! J’étais époustouflé parce que j’avais travaillé pendant quatre ans sur le scénario de ce long-métrage et j’avais enfin trouvé mon héroïne !
Un père indigne inspiré du sien
Le père indigne d’Ella, interprété par Woody Harrelson dans le film, est-il inspiré par le vôtre ? Avez-vous pensé à lui en écrivant ce personnage ?
Un peu troublé. En effet, mon père était aussi une personne irresponsable. Et c’est vrai que j’ai beaucoup pensé à lui en écrivant ce rôle. Il a abandonné ma mère lorsqu’il a appris qu’elle était enceinte de moi. Et j’ai perdu tout contact avec lui lorsque j’avais une vingtaine d’années. Woody Harrelson représente dans le film tout ce qui peut clocher chez un homme. À l’image de mon père…
La comédie avant tout
Je suis auteur de comédies, et si je ne fais pas rire constamment le public, cela signifie que j’ai échoué
Revenons maintenant à vos débuts. En 1978, vous avez créé la sitcom culte Taxi avec Danny DeVito, Christopher Lloyd, Andy Kaufman et Tony Danza. Quel souvenir en gardez-vous ?
C’était une série comique qui parlait d’un groupe de gens tout en bas de l’échelle sociale : les chauffeurs de taxi new-yorkais. Mais ces types avaient des rêves immenses… Cela ressemblait un peu aux pièces du dramaturge Eugene O’Neill. Avec le recul, je me dis que c’était peut-être la meilleure période de ma vie. Les gens d’ABC nous ont foutu une paix royale. On était libre d’écrire ce que l’on voulait. Et la série faisait un tabac. C’était une expérience tout simplement magnifique.
Des débuts fracassants aux Oscars
En 1983, vous avez écrit, produit et réalisé votre premier long-métrage : Tendres passions. Et vous avez gagné cinq Oscars ! Votre carrière cinématographique a démarré sur les chapeaux de roues. Ce n’était pas dangereux de commencer aussi fort pour la suite ?
C’était dingue. Vraiment dingue ! J’étais complètement abasourdi. Oui, Tendres passions a remporté les Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté, tandis que Shirley MacLaine et Jack Nicholson ont remporté respectivement les Oscars de la meilleure actrice et du meilleur second rôle masculin. Et je n’arrive toujours pas à le croire. Je n’avais jamais eu l’ambition de passer à la mise en scène pour le cinéma. Je ne sais pas comment j’en suis arrivé là.
Tendres passions, qui évoque sur de longues années les rapports conflictuels entre une mère possessive, Shirley MacLaine, et sa fille, Debra Winger, pose les bases de votre style : un mélange de comédie et de drame. C’est difficile d’harmoniser ces deux genres à l’écran, l’humour et le mélo ?
En fait, je n’aime pas être catalogué « réalisateur de comédies dramatiques ». Je suis auteur de comédies, et si je ne fais pas rire constamment le public, cela signifie que j’ai échoué. Je suis toujours à la recherche de la vérité. Je tente donc de créer des personnages authentiques. Mais parfois la vie est cruelle avec eux. Donc j’essaie de faire des comédies qui soient fidèles à la réalité. Des comédies réalistes.
Jack Nicholson, un acteur unique
Votre acteur fétiche, Jack Nicholson, a tourné à quatre reprises avec vous. Il est très drôle en astronaute alcoolo dans Tendres passions. Qu’est-ce qu’il a de particulier, selon vous ?
Tout d’abord, il y a ce truc que personne ne peut définir, vous savez. Ce qui fait de quelqu’un une star de cinéma. Ce charisme qui les distingue des autres. Et Jack avait tout ça. C’était un acteur avec un don, un talent inné. Et il m’a accordé sa confiance avec une grande générosité alors que je réalisais seulement mon premier film. Je ne l’oublierai jamais.
Gracie Films, une philosophie d’indépendance
Trois ans plus tard, en 1986, vous montez votre propre société de production, Gracie Films. C’était important pour vous de fonder cette compagnie afin d’être libre et indépendant ?
Gracie Films est une petite entreprise dont la philosophie est simple : donner les pleins pouvoirs aux scénaristes, qui subissent très souvent à Hollywood des réécritures de leurs scripts. Nous, on laisse aux auteurs une réelle autonomie. Un contrôle absolu de leur travail. Et au fil des ans, notre petite structure a connu de grands succès comme Big (1988) avec Tom Hanks, La Guerre des Rose (1989) avec Michael Douglas et Kathleen Turner, ou Jerry Maguire (1996) avec Tom Cruise. J’ai même financé le tout premier long-métrage de Wes Anderson, Bottle Rocket (1996) avec un budget très modeste.
Les Simpson, un jackpot instantané
Avec Les Simpson, on a touché le jackpot instantané
Votre grande expérience à la télévision vous a-t-elle été utile pour écrire Broadcast News (1987) avec William Hurt et Holly Hunter ? En effet, à vos débuts, vous avez commencé comme rédacteur pour les journaux télévisés. Vous connaissiez donc très bien ce milieu.
Oui bien sûr, cela m’a aidé pour le film. Ma grande chance à l’époque, c’est d’avoir travaillé pour la chaîne d’information CBS News. J’avais remplacé un assistant de la rédaction pendant ses vacances. Et j’ai réussi à obtenir ce job, alors qu’il était réservé aux diplômés de l’université – ce qui n’était pas mon cas. J’ai appris beaucoup en collaborant à ce JT. Ce fut le tournant de ma vie.
Votre film critiquait déjà l’information-spectacle. C’est une belle réflexion sur le mensonge et la vérité.
Merci. Mais je pense que Sidney Lumet a réalisé avec Network un bien meilleur film sur le sujet. Et qu’il a vu, dès 1976, le futur de façon glaçante. Il était plus en avance que moi sur la télévision.
Alors que vous êtes scénariste pour The Tracey Ullman Show, vous engagez le dessinateur Matt Groening pour cette émission de variétés, ce qui mènera en 1989 à la création des Simpson ! Racontez-nous comment est née la « Simpsonite » ?
La chanteuse britannique Tracey Ullman était la vedette d’un show qui faisait de très mauvais scores d’audience sur Fox Television. Il n’y avait rien de neuf dans cette émission. À part l’intrusion d’un cartoon qui narre l’histoire d’une famille de la classe moyenne américaine, Les Simpson. Un « strip » animé d’une trentaine de secondes qui passait juste avant la pub.
Vu le succès de ces petits intermèdes, j’ai vite confié au créateur des Simpson, Matt Groening, le soin de réaliser un show hebdomadaire d’une vingtaine de minutes sur cette famille de Springfield. Et c’est devenu un phénomène incroyable. On a touché le jackpot instantané.
Depuis sa naissance, je suis consultant créatif et producteur délégué de cette série. Et trente-sept ans plus tard, en 2026, elle est toujours diffusée à l’antenne ! Matt Groening règne désormais sur un empire commercial. Saviez-vous que son père s’appelle Homer ?
Pour le pire et pour le meilleur : un chef-d’œuvre
Jack Nicholson a obtenu grâce à vous un second Oscar du meilleur acteur pour la comédie Pour le pire et pour le meilleur (1997). Dans ce film, il joue un écrivain égoïste, misogyne, homophobe et raciste qui écrit pourtant des romans d’amour à l’eau de rose. Comment avez-vous créé ce personnage ?
En fait, c’est un scénariste, Mark Andrus, qui a eu l’idée de ce personnage de vieux célibataire obsessionnel compulsif. Il m’a soumis son scénario. J’adorais le point de départ. Mais c’était un drame ! Et je n’ai pas pu résister à l’envie de retravailler le script et d’en faire une comédie. Du coup, j’ai collaboré avec Andrus. On a écrit à deux, chacun de notre côté. Et on a passé un an dessus. Transformer ce récit en comédie, je crois que c’était le bon choix.
La réussite du film est de nous émouvoir du sort d’un personnage que tout nous pousse d’emblée à détester. Comment avez-vous réussi l’exploit de nous faire aimer ce type grincheux ? À humaniser cet antihéros ?
La vérité est simple. Le public n’aurait pas accepté ce personnage de misanthrope qui balance un chien dans un vide-ordures s’il n’était pas joué par Jack Nicholson. Il n’y avait personne d’autre au monde capable de faire ça ! Donc il n’y avait pas d’autre choix de casting. C’était lui ou l’on ne faisait pas le film. Et quand Jack m’a dit oui, cela a permis à Pour le pire et pour le meilleur de fonctionner.
La durée de ses films : un choix assumé
En général, les bonnes comédies ne doivent pas dépasser les 90 ou 100 minutes. Mais vous enfreignez toujours cette loi : tous vos films font plus de deux heures. Pourquoi avez-vous besoin d’autant de temps pour raconter vos histoires ?
Excellente question. Et je me suis moi-même demandé si deux heures représentaient la durée idéale pour un film, car la capacité d’attention de chacun diminue. Il est très difficile de capter celle du spectateur sur la longueur. J’ai parfois peur de casser le rythme de mes comédies avec des durées aussi longues, Pour le pire et pour le meilleur dure 2 h 19, NDLR. Et je ne sais pas si j’ai réussi mon pari…



