Jacques Tati : comment le rugby a lancé la carrière du maître du burlesque français
Jacques Tati : sa carrière lancée grâce au rugby

Jacques Tati : du terrain de rugby aux plateaux de cinéma

Père du renouveau du burlesque français au cinéma, Jacques Tati, de son vrai nom Jacques Tatischeff, doit en réalité le lancement de sa carrière artistique au rugby. Derrière l'image iconique du personnage au chapeau, à la pipe et à l'imper beige se cache un ancien joueur de rugby dont les talents comiques se sont révélés lors des troisièmes mi-temps.

Les origines cosmopolites d'un futur génie

Né en 1907, Jacques Tati grandit au Pecq, en banlieue parisienne, pendant la Grande Guerre. Issu d'une famille cosmopolite remarquable, sa mère Marcelle Claire van Hoof était néerlandaise par son père et italienne par sa mère, tandis que son père Emmanuel Tatischeff était russe par son père - un général de l'armée impériale russe - et français par sa mère. À 16 ans, en 1923, il abandonne ses études pour entrer comme apprenti dans l'entreprise familiale de cadres Van Hoof, fondée par son grand-père maternel.

La découverte décisive en Angleterre

Après son service militaire au 16e régiment de dragons en 1927-1928, Jacques Tati part en Angleterre pour perfectionner son anglais. Ce séjour s'avère déterminant à double titre : il y découvre les films de Charlie Chaplin et Buster Keaton, mais surtout, il s'initie au rugby au Westcombe Park Rugby Club où il joue troisième ligne centre. Déjà bien charpenté avec ses 1,85 mètre, le jeune homme montre des dispositions sportives certaines.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le Racing Club de France : creuset de l'humour tatiesque

De retour en France fin 1928, Jacques Tati prend sa licence au prestigieux Racing Club de France. Il évolue en deuxième ligne dans l'équipe réserve sous le capitanat d'Alfred Sauvy, de neuf ans son aîné, qui deviendra plus tard un éminent économiste et démographe. L'équipe, surnommée "l'équipe Sauvy", rassemble des personnalités de tous horizons sociaux, créant un terreau fertile pour l'éclosion de l'humour.

"Gagnant ou perdant, on revenait heureux, on riait", confiera plus tard Jacques Tati, résumant l'esprit qui régnait au sein de cette équipe de joyeux drilles.

Des vestiaires aux cabarets parisiens

Les troisièmes mi-temps et les soirées entre coéquipiers deviennent rapidement le laboratoire des premiers sketches de Tati. Au Bon Bock, au Gerny's près des Champs-Élysées, ou même chez Maxim's, les Racingmen improvisent des saynètes humoristiques qui font fureur. Tati y imite avec brio le ballet des serveurs ou monte des parodies théâtrales improvisées.

"Pour nous, l'apothéose, c'étaient les dîners après les matchs", écrira Tati dans Le Monde en 1978. "Que de rires, de joie à l'intérieur de cette bande de jeunes copains qui venaient de s'épuiser sur un stade !"

La naissance des "Revues du Racing"

Encouragé par Alfred Sauvy qui avait écrit un sketch intitulé "Le Rugby militaire", Jacques Tati fait ses véritables débuts sur scène. En 1930, les blagues prennent plus de place que le rugby lui-même, et l'équipe se transforme en troupe. Naissent alors "Les Revues du Racing", spectacles annuels organisés chaque printemps de 1931 à 1934, dont les bénéfices sont reversés au club.

La première représentation, "Ballon... d'essais !", marque le début de la carrière scénique de Tati. Il recycle ensuite son sketch "Sport muet" dans une pièce baptisée "Impressions sportives", où il moque avec tendresse les gestes de divers sports.

Du rugby au cinéma : la transition naturelle

Jacques Tati devient plus assidu aux répétitions qu'aux entraînements de rugby. Sportivement, il n'aurait jamais intégré l'équipe première du Racing, mais artistiquement, sa carrière décolle. Il joue dans des music-halls, des galas, à l'ABC, et apparaît dans des films liant sport et humour.

En 1932, il tourne dans "Oscar, champion de tennis" de Jack Forrester, puis en 1934 dans "On demande une brute" de Charles Barrois, où il embarque son coéquipier Sauvy comme coscénariste. En 1936, "Soigne ton gauche", coécrit avec René Clément, marque le début d'une fructueuse collaboration entre les deux hommes.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

La consécration d'un génie burlesque

Le 28 juin 1936, la critique Colette écrit dans Le Journal : "Désormais je crois que nulle fête, nul spectacle d'art et d'acrobatie ne pourront se passer de cet étonnant artiste, qui a inventé quelque chose... Il a inventé d'être ensemble le joueur, la balle et la raquette ; le ballon et le gardien de but ; le boxeur et son adversaire ; la bicyclette et le cycliste."

Après la guerre, la consécration arrive : Tati enchaîne courts et longs métrages comme scénariste, acteur et réalisateur. En 1958, "Mon oncle" reçoit le prix du jury à Cannes et l'Oscar du meilleur film étranger l'année suivante.

L'héritage rugby d'un maître du cinéma

Jacques Tati n'oubliera jamais ses racines rugbystiques. "Le fait de faire du sport vous donne une certaine souplesse et un équilibre physique qui vous sert par la suite", expliquait-il dans L'Équipe en 1980. "Le clown s'exprime avec les jambes. Regardez Chaplin, Keaton, les Marx. Pour pouvoir blaguer le sport justement, il faut en avoir fait."

Jusqu'à sa mort en 1982, il continuera à suivre les performances du Racing et à assister à des matchs de rugby. Aujourd'hui, peu savent que le club a compté dans ses rangs un maître du cinéma, dont l'œuvre reste étonnamment contemporaine par son combat contre un monde aseptisé et sa poésie de l'absurde.

Dans ses archives subsiste d'ailleurs un scénario original de court-métrage jamais réalisé, provisoirement intitulé : "Rugby", ultime hommage à ce sport qui lança sa carrière légendaire.