Il faut tuer Birgitt Haas : le film d'espionnage qui cache un drame intime
Il faut tuer Birgitt Haas : un film d'espionnage intime

Automne 1981 : une rentrée cinématographique exceptionnelle

L'automne 1981 marque l'une des rentrées cinématographiques les plus riches de la décennie en France. En quelques semaines seulement, les salles obscures accueillent des œuvres majeures comme Garde à vue de Claude Miller, La Femme d'à côté de François Truffaut, Le Choix des armes d'Alain Corneau et Il faut tuer Birgitt Haas de Laurent Heynemann. Si les deux premiers films sont entrés au panthéon du cinéma français, le quatrième a connu un destin plus discret, attirant près d'un million de spectateurs avant de sombrer dans l'oubli avec l'efficacité d'un agent secret.

Une rediffusion opportune sur Arte

Arte a eu l'excellente idée de programmer ce film méconnu le lundi 2 mars à 20 h 55, offrant ainsi l'occasion de comprendre pourquoi cette œuvre particulière a glissé entre les mailles de la mémoire collective. La réponse réside peut-être dans cette réalité : Il faut tuer Birgitt Haas n'est pas véritablement le film d'espionnage qu'il prétend être.

Une intrigue de surface et des profondeurs insoupçonnées

Sous l'intrigue apparente – des services secrets français opaques chargés d'assassiner une ex-terroriste allemande proche de la mouvance Baader en déguisant le meurtre en crime passionnel – se cache une réalité bien plus intime et sombre. Le film explore en réalité des thèmes universels : la fatigue de vivre, l'usure des convictions et le dégoût de soi.

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Les trois protagonistes principaux sont des individus arrivés au bout de leur trajectoire personnelle. Ce n'est pas seulement un film situé dans le contexte de l'activisme rouge, c'est avant tout le portrait de deux hommes et une femme qui n'en peuvent plus de lutter. Philippe Noiret incarne un chef espion qui lutte contre des ordres idiots, Jean Rochefort joue un homme en proie à une dépression post-divorce, et Birgitt Haas personnifie une femme qui lutte dans la clandestinité.

Un contexte historique brûlant

Le film sort le 2 septembre 1981 dans un contexte international particulièrement tendu. Deux jours plus tôt, la bande à Baader (Fraction armée rouge, RAF) a attaqué la base américaine de Ramstein. Quinze jours après la sortie du film, elle tente d'assassiner le général Kroesen. Il faut tuer Birgitt Haas ne représente donc pas une figure lointaine de la lutte armée des années 1960, mais appartient à un monde où la violence politique reste une réalité contemporaine.

Les personnages : des naufragés de l'existence

Athanase, ou le dégoût du métier

Philippe Noiret incarne Athanase, chef d'un groupe fantôme qui opère sans contrôle démocratique depuis trente ans. Il accepte cette mission à contrecœur, écœuré par les manipulations qu'on lui demande d'orchestrer. Sa froideur n'est pas celle du cynique, mais celle de l'homme qui a trop vu et qui tient encore debout par habitude. Sa seule décision vraiment libre dans le film sera de ne pas tuer Bauman à la fin – un geste qui représente tout ce qui lui reste d'humanité.

Jean Rochefort, un paumé à Munich

Jean Rochefort et Philippe Noiret ont tourné ensemble dix fois en quarante ans, mais Il faut tuer Birgitt Haas est le seul film où ils jouent l'un contre l'autre. Philippe Noiret y tient Jean Rochefort en laisse, le manipule, se prend d'amitié pour lui malgré lui. Ce choix de distribution change radicalement la dynamique du film. Jean Rochefort joue la résignation bonhomme d'un homme pris dans un engrenage bien plus grand que sa petite vie.

Birgitt, ou la militante qui a perdu le fil

Lisa Kreuzer incarne Birgitt Haas avec une intensité remarquable. Au moment du tournage, l'actrice venait de se séparer de Wim Wenders, et Laurent Heynemann la décrivait comme « une douleur ambulante » – exactement ce que le rôle réclamait. Birgitt Haas est une ancienne terroriste qui ne sait plus très bien pourquoi elle s'est battue, ni contre quoi. Elle a quitté le combat, mais le combat ne l'a pas quittée.

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Une machination d'État grotesque

Le plan des services secrets est d'une bêtise bureaucratique confondante : les services allemands ne veulent pas signer le meurtre eux-mêmes, alors on déguisera ça en crime passionnel. Il faut donc trouver un amant crédible – Birgitt Haas passe pour une « mangeuse d'hommes », ce qui arrange tout le monde. Bauman sera cet amant, l'idiot parfait.

Cette machination grotesque révèle mieux que n'importe quel discours ce que les États font des êtres humains quand ils ont besoin de s'en débarrasser proprement, sans laisser trop de traces. L'activiste allemande est consciente du danger qui l'encercle sans en identifier l'origine – et cette conscience lucide d'une fin inévitable donne au personnage une dimension tragique exceptionnelle.

Une œuvre à redécouvrir

Avec cette rediffusion, Arte nous offre ce que le temps avait laissé s'enfouir dans la grande cinémathèque du monde : trois naufragés qui se croisent, s'émeuvent l'un de l'autre, et résistent – chacun à sa façon – à la mécanique qui les broie.

Il faut tuer Birgitt Haas de Laurent Heynemann (France, 1981, 1 h 45) avec Philippe Noiret, Jean Rochefort, Lisa Kreuzer, Bernard Le Coq, Victor Garrivier, Michel Beaune, Lucienne Hamon et Monique Chaumette. Diffusion sur Arte le lundi 2 mars 2026 à 20 h 55.