Les rayons et les ombres : une plongée sans concession dans la Collaboration
Après le magistral Illusions perdues, Xavier Giannoli revient avec une fresque éblouissante et éclairante sur la Collaboration, cette page particulièrement sombre de l'histoire française du XXe siècle. Les rayons et les ombres se présente comme un très grand film, porté par des performances exceptionnelles de Jean Dujardin et Nastya Golubeva dans des rôles d'une complexité remarquable.
Un sujet longtemps évité par le cinéma français
Si les films sur la Résistance et l'Occupation sont nombreux dans le cinéma français, il n'en va pas de même pour la Collaboration. On peut citer Le chagrin et la pitié, Section spéciale, Lacombe Lucien, Le repas des fauves, Les portes de la nuit ou Uranus, mais la liste s'arrête là. Comme si le cinéma français avait craint que, à regarder un abîme, l'abîme ne le regarde en retour.
Giannoli ne se réfère pas à Nietzsche mais à Victor Hugo, dont le recueil de poèmes Les rayons et les ombres donne son titre au film. Ces vers résonnent dans chaque photogramme : "Tout homme sur la Terre a deux faces, le bien / Et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien."
Le refus du manichéisme
Le film se refuse catégoriquement à la facilité du manichéisme. Il évite de simplement "flinguer" ceux que les faits historiques désignent comme des "ordures". À la place, Giannoli choisit de raconter leur histoire depuis leur point de vue, avec tous les risques que cela comporte :
- Le risque de la nuance
- Le risque de l'empathie
- Mais au bénéfice d'un humanisme authentique
Le réalisateur, avec l'intelligence qu'on lui connaît, ne noie pas son propos dans les eaux tièdes et dangereusement nauséabondes de la neutralité relativiste. Le réquisitoire final au procès témoigne de cette absence de complaisance, dans une séquence remarquable de justesse.
Trois destins tragiques entrelacés
Pendant trois heures et quart, le film suit l'histoire authentique de trois personnages :
- Otto Abetz (1903-1958), interprété avec une grande subtilité par August Dielh. Ce professeur d'art allemand, francophile, milite pour l'entente franco-allemande après la Grande Guerre.
- Jean Luchaire (1901-1946), incarné par Jean Dujardin dans l'une de ses meilleures performances. Journaliste de gauche et pacifiste convaincu, il persiste à défendre la conciliation entre la France et l'Allemagne, même après l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler.
- Corinne Luchaire (1921-1950), interprétée par la révélation Nastya Golubeva. Jeune comédienne promise au stardom après le succès de Prison sans barreaux en 1938, elle découvre qu'elle est atteinte de tuberculose comme son père.
La narration de Corinne Luchaire
Condamnée à dix ans d'indignité nationale, l'actrice déchue et malade entreprend en 1948 de raconter son histoire et celle des deux hommes. Elle le fait avec une franchise et une lucidité qui n'éludent aucune compromission et n'épargnent personne. Cette narration offre à Giannoli la possibilité d'entremêler plusieurs registres :
- Un film noir d'une virtuosité implacable, à la manière de Casino de Scorsese
- Une reconstitution fastueuse d'une décadence mortifère, évoquant Babylon de Chazelle
Cette construction narrative plonge le spectateur dans l'abîme le plus sombre du XXe siècle français tout en l'invitant à réfléchir à ce que cette période reflète du XXIe siècle.
Une production prestigieuse
Le film bénéficie d'une production de qualité avec la participation de Curiosa Films, Gaumont et France 3 Cinéma. La distribution réunit des talents confirmés comme Jean Dujardin et des révélations comme Nastya Golubeva, sous la direction exigeante de Xavier Giannoli.
Les rayons et les ombres se positionne comme l'un des films français les plus importants de ce début d'année, tant par son ambition thématique que par sa réalisation magistrale. Il aborde avec courage et intelligence une période historique complexe, évitant les simplifications pour offrir une vision nuancée et profondément humaine de la Collaboration.



