Le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et Les Ombres, suscite une vive polémique parmi les spécialistes de la période de Vichy
L'œuvre cinématographique ne laisse pas indifférent et divise profondément les historiens, cristallisant des craintes d'ordre politique, particulièrement parmi ceux qui défendent activement les valeurs républicaines. Au cœur des débats passionnés se pose une question fondamentale : peut-on légitimement placer au centre d'un film bénéficiant d'excellents acteurs et de moyens colossaux un personnage aussi peu moral, déchiré et corrompu ?
La réaction des historiens face à l'œuvre cinématographique
Les historiens se replient sur leur domaine d'expertise en cherchant fébrilement les faiblesses et erreurs historiographiques présumées. Certains prennent même la plume pour mettre en exergue des « distorsions » et erreurs qui, pourtant, ne figurent pas réellement dans ce film. Dans leur désarroi, ils introduisent parfois des erreurs authentiques en tentant de corriger des inexactitudes imaginaires.
Il est important de préciser que le carton du film n'indique pas que le procès d'Otto Abetz a lieu en 1952, et cette date n'est d'ailleurs pas évoquée par le film. Abetz a donné de nombreuses dépositions à d'autres procès, à Paris et à Nuremberg, avant son propre procès en 1949.
Une critique sélective des productions historiques
En tant qu'historienne spécialiste de cette période, je me féliciterais de voir appliquer ces mêmes élans méticuleux aux films documentaires diffusés régulièrement sur nos chaînes de télévision. Ces productions bénéficient souvent de la participation enthousiaste des mêmes historiens, alors qu'elles pèchent trop systématiquement par une méconnaissance consternante de la configuration nazie en France.
Nous avons certes soif de documentaires sur les nazis, qu'ils soient allemands ou français, car ils nous permettent de nous rassurer sur notre position morale. Mais Les Rayons et les Ombres est avant tout une œuvre artistique, du cinéma qui nous saisit par l'émotion, suscitant des sentiments puissants - empathie, embarras, dégoût - en combinant images, paroles et musiques autour d'un narratif structuré.
Les œillères historiographiques et la complexité des relations franco-allemandes
Sommes-nous mieux équipés pour distinguer le bien et le mal que ne l'était le journaliste Jean Luchaire, interprété par Jean Dujardin ? Saurions-nous mieux résister à la tentation ? Fallait-il chercher le dialogue avec la dictature pour éviter la guerre, au risque de finir dans une compromission odieuse ?
Un grand oubli des débats actuels fait écho aux œillères parfois portées par les historiens, notamment concernant la place centrale qu'occupe l'amitié entre le Parisien Jean Luchaire et l'Allemand Otto Abetz, faiseur de petits rois de la collaboration parisienne entre 1940 et 1944.
Les débuts des échanges intellectuels franco-allemands
Luchaire, intellectuel engagé dans le sillage d'Aristide Briand, reçoit au printemps 1930 la visite d'Abetz et de ses amis allemands. Ils lui proposent une rencontre conviviale, un camp de vacances en Forêt-Noire, pour débattre entre jeunes de Paris et de Karlsruhe, las de l'hostilité figée de leurs aînés.
Bon nombre de compagnons de Luchaire à la revue Notre Temps participent aux échanges qui suivent : parmi eux Pierre Brossolette, Pierre Mendès-France, André Weil-Curiel et Raymond-Raoul Lambert. Ces quatre intellectuels emprunteront plus tard des chemins très distincts de celui de Luchaire, et deux le payeront de leur vie.
Le manifeste pour l'entente franco-allemande
Début 1931, Notre Temps publie un manifeste « contre les excès du nationalisme, pour l'Europe et pour l'entente franco-allemande » portant la signature de 186 écrivains, auteurs dramatiques, artistes et savants représentant l'élite de la pensée française d'après-guerre. Ce texte appelle à agir « contre les rumeurs de guerre entretenues par des fauteurs de désordre intéressés, aveugles ou criminels ».
La complexité de la collaboration et le rôle des Allemands
En France, l'historiographie continue souvent à se focaliser sur Vichy pour parler de la Collaboration et des crimes commis, tout en reléguant dans les coulisses les Allemands et le fait que le pays jouissait d'une souveraineté toute relative, s'inscrivant dans la relation avec l'occupant.
Or, il y a bien eu une présence « germano-nazie » en France de juin 1940 à août 1944, avec un occupant qui s'est très activement mêlé de politique intérieure. Sans les Allemands, pas de gouvernement de Vichy ; sans les Allemands, pas de courants collaborateurs parisiens. Ces deux pôles de la collaboration, Paris et Vichy, sont le plus souvent parfaitement antagonistes.
La stratégie de division allemande
L'ambassade d'Otto Abetz prend soin de cultiver et d'approfondir cet antagonisme dès l'été 1940. L'objectif des Allemands n'est aucunement de nazifier la France, mais de la diviser, de l'affaiblir, de la compromettre. L'occupant, corrupteur actif proposant une débauche lucrative, inspire le développement d'une pluralité d'acteurs et d'opinions afin qu'ils se déchirent mutuellement.
Pour l'Allemagne nazie, le succès reste indéniable. Grâce aux initiatives parfois surprenantes d'Otto Abetz, la France devient laboratoire d'une soumission, le modèle d'une politique d'occupation très rentable, exporté vers Belgrade en 1941, Copenhague en 1942, et Salo en 1943.
Le contexte politique et social de la France d'avant-guerre
Pour comprendre les logiques de cet engagement, une prise en compte des réalités de la France d'avant-guerre s'impose : le délitement de la vie politique sous la Troisième République, ébranlée par des instabilités gouvernementales, l'irresponsabilité politique, mais surtout des scandales de corruption, ou la domination des médias par les trusts Havas et Hachette.
Tout cela dans le contexte général de fortes crises économiques, mais aussi d'ambivalences morales concernant les réfugiés d'Europe centrale. À la fin de la décennie, plus aucun pays ne veut accueillir ces réfugiés. Abetz saura jouer à merveille sur les clivages existants au sein de la population et des élites du pays.
La crédibilité historique à préserver
Devant des contextes complexes, nous, les historiens, devons éviter de recoiffer l'Histoire afin de présenter des vérités simplifiées dans les médias. Ne diluons pas notre crédibilité. Apportons l'expertise, le savoir mais aussi le doute, indispensable pour saisir les dynamiques souterraines à l'œuvre dans des sociétés secouées par des crises, hier comme aujourd'hui.
Barbara Lambauer est historienne, agrégée de l'Université. Elle a publié plusieurs travaux sur les politiques de collaboration, de répression et de persécution de l'Allemagne nazie en Europe. Conseillère historique du film Les Rayons et les Ombres, elle est l'autrice d'une biographie politique d'Otto Abetz.



