Asghar Farhadi : entre Cannes et Iran, le cinéaste pris dans des histoires parallèles
Farhadi : entre Cannes et l'Iran, un cinéaste en tension

« Excusez-moi si je garde mon téléphone à la main… Avec l’Iran, on ne sait jamais quand les communications vont passer ! » lance Asghar Farhadi. Nous sommes le 14 avril, une semaine après l’annonce du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, mais aussi un mois pile avant la montée des marches du cinéaste pour son nouvel opus, en compétition au Festival de Cannes. Comme son héros Adam (Adam Bessa découvert dans Les Fantômes), apprenti romancier qui projette une intrigue fantasmée sur des voisins de l’autre côté de la rue, Asghar Farhadi semble pris en étau entre des Histoires parallèles.

Un tourbillon entre prestige et inquiétude

D’un côté, Cannes, le prestige de la compétition, les flashs qui crépitent pour le casting cinq étoiles – Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney et même Catherine Deneuve en guest-star – de ce film sur les affres de la création tourné à l’automne dernier à Paris (et qui sort en salle le 14 mai). De l’autre, l’Iran, son pays, celui de toutes ses « attaches personnelles, émotionnelles, affectives », où la « situation bouge tellement vite qu’on n’ose pas la commenter », et qui porte les blessures d’une guerre marquée par « la destruction d’infrastructures civiles ». Ce « crime de guerre », le metteur en scène aux deux oscars (pour Une séparation en 2011 et Le Client en 2016) le dénonçait récemment dans un communiqué appelant les « réalisateurs du monde entier » à s’indigner avec lui.

Une sélection en compétition à Cannes, ce n’est pas rien, dans la vie d’un cinéaste – même quand on est aussi habitué aux honneurs que ce multirécompensé de 53 ans qui, en plus de ses oscars, a déjà reçu un Grand Prix et un prix du scénario au Festival de Cannes, ainsi qu’un ours d’or à Berlin. Pourtant, Asghar Farhadi a l’esprit ailleurs. À peine l’entretien a-t-il commencé que son portable sonne. Il s’éclipse, prend l’appel d’un proche… et revient parler avec émotion de son prochain retour au pays : « À chaque fois que je rentre d’un voyage, que j’arrive à Téhéran ou à Ispahan, ma ville natale, je me rends au cimetière sur les tombes de mes proches, de ma famille. En sortant, j’ai la sensation d’avoir été nettoyé, de m’être distancié de toutes les affaires courantes, de toutes les préoccupations d’une importance relative. Je me sens à nouveau prêt, disposé à réfléchir, à créer. »

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Une affaire de morale

Être un cinéaste iranien n’est pas chose aisée. À l’intérieur – et c’est assurément le plus difficile –, il faut affronter un régime de fer, prompt à censurer les scénarios, interdire les tournages, emprisonner les équipes – scénaristes, acteurs et cinéastes. Jafar Panahi (dont Un simple accident a remporté la Palme d’or en 2025) en est l’exemple le plus fameux, avec sans doute Mohammad Rasoulof, l’auteur des Graines du figuier sauvage, qui vit aujourd’hui en exil. À l’extérieur, dans les festivals occidentaux notamment, il faut satisfaire les mises en demeure de prendre position, prouver qu’on est un opposant. En France, Asghar Farhadi est régulièrement interpellé par les comédiennes iraniennes exilées Golshifteh Farahani (son interprète d’À propos d’Elly) et Zar Amir Ebrahimi qui l’ont toutes deux accusé de manquer de solidarité avec le mouvement « Femme Vie Liberté ». Le metteur en scène renvoie alors à son texte publié sur Instagram et intitulé : « Je vous déteste ». Une adresse directe aux mollahs.

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Si l’on cherche souvent Asghar Farhadi sur le terrain de la morale, c’est que ces questions sont au cœur de son cinéma depuis toujours. Ses personnages – le groupe confronté à une disparition d’À propos d’Elly, le couple en quête de liberté d’Une séparation, la jeune femme victime d’une agression dans Le Client – cherchent une forme de justice, un chemin éthique dans une société iranienne rongée par la corruption et la violence. Et malgré le contexte parisien du film, cette préoccupation hante tout autant Histoires parallèles où l’excentrique Sylvie (excellente Isabelle Huppert) observe ses voisins à la longue-vue pour nourrir sa création littéraire. Jusqu’au jour où elle décide d’abandonner son manuscrit. Son employé de maison, Adam, se l’approprie, va à la rencontre de la belle voisine (Virginie Efira) qui l’a inspiré, et lui fait lire le texte… au risque de torpiller des vies.

Vertige de la fiction

« Sylvie se nourrit sans scrupule de l’observation des autres, détaille le réalisateur, elle écrit son livre avec un esprit agressif, comme pour se venger des blessures que la vie lui a infligé. Et Adam qui la voit comme un professeur se met à l’imiter, tout simplement, sans mesurer les conséquences de ses actes. Il croit que c’est ça, être artiste. » L’art peut-il naître du ressentiment ? Est-ce mettre les autres en danger que de les prendre pour modèles dans une fiction ? Autant de questions brûlantes pour un cinéaste qui s’est lui-même vu accuser de s’être approprié l’œuvre d’une autre… une ancienne étudiante jugeant que son film d’études – un documentaire – aurait servi d’inspiration à Un héros (2021). Farhadi, lui, assure s’être simplement inspiré du même fait divers qu’elle. Rencontre vertigineuse de la fiction et de la réalité.

La polémique reste une vraie blessure pour un homme qui accorde une immense importance à son travail d’enseignant. « Ce que j’essaie de transmettre à mes étudiants, c’est de puiser en eux-mêmes, explique-t-il. La voie à suivre pour un créateur est tout à fait la même que celle des acteurs, c’est l’enseignement de Stanislavski : se déposent en nous au cours de notre existence des souvenirs, des affects, des émotions qui constituent un trésor très personnel, une sorte de banque émotionnelle, ce qui fait qu’ensuite, quand on crée, on donne quelque chose de très singulier, totalement différent de ce que quelqu’un d’autre aurait fait. » De fait, Histoires parallèles s’inspire librement d’un épisode du Décalogue de Krzysztof Kieślowski et donne un film qui n’a rien à voir. Un film parisien, entre deux appartements, dans un milieu d’artistes bohèmes très loin de la guerre et du bruit du monde… Mais aussi une histoire éminemment personnelle pour Asghar Farhadi, avec une touche poétique dans l’écriture qui colore le récit de culture persane et la promesse d’« un moment de catharsis, ce que l’art peut nous donner pour nous aider à vivre ». Mais voici que le téléphone sonne, l’Iran appelle. Bientôt, Asghar Farhadi l’espère, il pourra de nouveau se rendre au cimetière à Téhéran ou dans sa ville natale. Et se recueillir en attendant l’inspiration.

Histoires parallèles, en salle le 14 mai.