Dernières escales : un artiste sur le Marion Dufresne raconte la fin du voyage
Dernières escales : fin du voyage sur le Marion Dufresne

La course contre le cyclone a été gagnée. Les derniers jours de navigation seront encore plus calmes que les précédents. Un matin, je comprends mieux l'expression « mer d'huile » car l'absence quasi totale de risée et la très faible houle qui forme des ondes plates et longues, donnent à la surface une apparence d'épaisseur luisante comme je n'en avais jamais vu jusque-là.

Un lever de soleil mémorable

Le lendemain, lors d'un dernier spectacle de lever de soleil en mer, des poissons volants, les exocets, fuient l'étrave du Marduf tels des cailloux de ricochets qui rebondissent vite et loin. Je croyais que leurs nageoires leur permettaient seulement de planer au sortir d'une vague. Mais non : ils s'envolent dans une mer calme, jaillissent par eux-mêmes sans avoir besoin de propulseur. Ce ne sont pas des poissons planants.

Un dessin pour l'équipage

Plus tard, je m'immerge à nouveau dans le vacarme des machines, accompagné de Valentin et armé de marqueurs-permanents-toutes-surfaces que m'a procuré Zoé pour m'attaquer au dessin que je laisserai à l'équipage. J'ai choisi comme point de départ une vanne de purge du circuit d'eau placée verticalement en milieu de pan de mur à hauteur de visage. J'en ferai couler un flux dessiné qui formera un étang entre des falaises de banquise et vers lequel afflueront des manchots, une bonne quarantaine, de part et d'autre pour venir s'y baigner.

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Le Marion Dufresne, un objet de désir

Mes Indégivrables resteront à bord de ce bateau, face à d'autres Gouzous de Jace qui a précédemment investi le mur en vis-à-vis. Et comme pour ceux restés sur Crozet, je me réjouis de les y abandonner. Ils continueront de voyager pour moi sur ce bateau qui m'est devenu familier et auquel je me sens attaché.

Je profite de ces derniers moments sur le Marion Dufresne pour y déambuler et prendre encore des photos des recoins de coursives, des salles communes, des bastingages et vues sur la mer, des deux grues et de sa « poignée » caractéristiques.

Je passe par le bureau du commandant pour lui rendre son beau livre qui, justement, raconte ce bateau et dans lequel il souhaitait que je laisse un dessin amical sur une des pages d'ouverture. Gwenaël travaille depuis des années pour le groupe Louis-Dreyfus qui arme le Marduf.

Il a commandé des navires câbliers et de transport sous diverses latitudes mais le Marion Dufresne, me dit-il, est un objet de désir et une consécration pour les marins de l'entreprise. Il est particulièrement fier d'en avoir reçu le commandement pour quelques années.

Dernières pensées

Nous approchons des côtes de La Réunion. Elles sont en vue. Elles se rapprochent. Et avec elles, la conclusion de ce voyage.

Je repense à ces personnes avec qui j'ai partagé un temps de vie, à ces amitiés nouées, à ces paysages découverts, à ces animaux magnifiques observés dans leur biotope, à ces morceaux de terres du bout du monde et aux enjeux qu'ils représentent, pour la France mais au-delà, pour le monde. À leur fragilité dans les bouleversements anthropiques, aux proies qu'ils pourraient constituer dans un temps où s'aiguisent les appétits voraces pour les ressources et les convoitises impérialistes.

Me revient alors cette image de la toute première escale à Tromelin. Sur cette langue de sable, quelques cocotiers forment une allée surannée mais encore majestueuse menant à l'ancienne station météo d'architecture néocoloniale qui a bien besoin de travaux pour rester sur pieds.

Au large, dans l'axe de l'allée, le Marion Dufresne est au mouillage. Et devant le bâtiment, le vieux canon rongé de rouille du navire esclavagiste qui a fait naufrage en noyant sa cargaison négrière il y a 265 ans pointe vers l'océan.

Ancienne nation coloniale, la France a conservé la possession de ces terres inhabitées au moment de leurs découvertes. Elle s'est donné pour mission de les protéger, pour la science, pour l'environnement, pour le bien commun. À l'image de ce vieux canon d'un navire d'autrefois, trafiquant d'êtres humains mais qui, néanmoins, s'appelait L'Utile.

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