Le retour inattendu d'une légende du cinéma
Il déploie sa silhouette imposante de motard couvert de tatouages, pose son regard vert translucide, et c'est tout un univers cinématographique qui se révèle. Le souvenir du punk décoloré de My Beautiful Laundrette (1985) – le film de Stephen Frears qui le révéla au monde – croise celui de l'irrésistible gentleman amoureux de Michelle Pfeiffer dans Le Temps de l'innocence (1993), l'un de ses rôles les plus marquants. Dans son sourire en coin, on retrouve un autre héros de Martin Scorsese, le sarcastique Bill the Butcher qui volait la vedette à Leonardo DiCaprio dans Gangs of New York (2002). Et quand son visage s'assombrit, apparaît le terrible Daniel Plainview, le foreur de pétrole obsessionnel de There Will Be Blood (2007).
Daniel Day-Lewis n'est pas simplement une star, c'est un mythe du cinéma contemporain – trois Oscars du meilleur acteur à son actif –, entouré d'une aura légendaire. Celle d'un comédien si habité par son art qu'il en frôla parfois la folie, apercevant le fantôme de son véritable père en jouant Hamlet au National Theatre de Londres en 1989, vivant dans les bois pour préparer Le Dernier des Mohicans (1992), ou délaissant les tournages au faîte de sa gloire pour apprendre la cordonnerie en Toscane.
La fin d'une retraite annoncée
Puis, il y a bientôt dix ans, à la sortie de Phantom Thread (2017) où il incarnait un couturier maniaque dépassé par sa muse, il annonçait à la consternation générale son retrait définitif des écrans. Par quel miracle retrouve-t-on alors son visage tourmenté à l'affiche d'Anémone. Les Racines du mensonge (sortie le 25 mars) ?
« J'avais parlé trop vite, sourit l'acteur avec une pointe de malice. Je m'inquiétais de la lourdeur de la fabrication des films, de tout le bruit qui accompagne le processus. En travaillant avec un tout petit budget, un film peut être une entreprise beaucoup plus légère, comme de la musique de chambre. Et surtout, je n'ai pas pu résister à l'idée de travailler avec Ronan. Depuis qu'il est petit, nous fabriquons des choses ensemble... Anémone s'inscrit dans cette histoire-là. »
Un drame familial oppressant
Absent des écrans depuis Phantom Thread, Daniel Day-Lewis sort donc de sa retraite pour le premier film de son fils Ronan Day-Lewis, 27 ans, artiste plasticien de formation. Ce drame familial oppressant présente la star dans le rôle d'un ancien soldat britannique traumatisé par une mission tragique en Irlande du Nord, qui a fui ses démons en s'isolant dans une forêt reculée.
Malgré quelques excès maniéristes, ce voyage au bout de l'enfer version IRA fascine par :
- La beauté plastique de ses plans
- Son atmosphère à la frontière du fantastique
- Le charisme hypnotique intact de Daniel Day-Lewis
Une famille d'artistes
Ronan Day-Lewis, aîné des deux fils que l'acteur a eus avec la réalisatrice Rebecca Miller (il est aussi père d'un premier fils né de sa relation avec Isabelle Adjani), explique : « Dans la famille, nous sommes tous artistes. Sans doute parce que nous avons tous eu la grande chance de grandir dans une atmosphère favorable, ouverte à ce qui pouvait nous émouvoir ou nous permettre d'exprimer des émotions enfouies. Mes parents m'ont poussé à voir des films, regarder des tableaux... »
Comme Ronan, dont le grand-père s'appelait Arthur Miller, Daniel Day-Lewis a lui-même grandi « entouré d'écrivains », nourri de mots et de films par ses parents, le poète Cecil Day-Lewis et la comédienne Jill Balcon.
L'écriture à quatre mains
L'écriture d'un scénario à quatre mains s'est imposée comme une évidence pour le père et le fils. Le personnage principal qu'ils ont imaginé, Ray, est un ancien soldat qui, traumatisé par un acte indicible, vit coupé du monde et de sa famille.
« J'ai trois fils, j'ai donc été aux premières loges pour observer les relations complexes qui peuvent unir des frères, explique Daniel Day-Lewis. D'autant plus complexes que le silence y tient une large place. »
Ronan ajoute : « Ce qu'on montre dans le film, c'est une communication presque télépathique entre frères. Quand on a grandi ensemble, on n'a pas besoin de se parler, ou en tout cas c'est ce qu'on croit, car on décode les signaux les plus imperceptibles. Mais ça peut être une impasse : dans ces silences qui donnent l'impression d'une harmonie s'installent tellement de malentendus. »
Le conflit nord-irlandais comme toile de fond
Souvent séparés par un océan – Ronan vit à New York tandis que ses parents ont une résidence en Irlande –, les deux hommes ont construit la structure d'Anémone. Les Racines du mensonge sur un Google Doc rempli de réflexions spontanées.
Leur sujet ? « Ce qui fait un homme... Pourquoi cette difficulté à parler, à exprimer ce qu'on ressent ? Pourquoi aussi ce besoin d'en passer par une démonstration de courage physique ? » détaille Ronan.
Pour aborder ces questions, ils ont choisi le contexte du conflit nord-irlandais. « Pour moi, ça a été un sujet brûlant, qui a beaucoup compté, poursuit Daniel Day-Lewis. Mon père était pour l'indépendance de l'Irlande, moi aussi, sans aucun doute. »
Trente-trois ans de maturation
Trente-trois ans – durée symbolique – séparent Au nom du père de Jim Sheridan (1993), l'histoire de Gerry Conlon emprisonné avec son père comme poseur de bombes de l'IRA, et Anémone. Les Racines du mensonge.
« Le temps de devenir un homme, constate Daniel Day-Lewis, qui jouait le fils dans le film de 1993 et interprète aujourd'hui le père. « J'ai pensé qu'il était temps de considérer les choses de l'autre point de vue. Ray, le personnage que je joue, était, comme tant de soldats, un gamin à qui on a acheté une arme et qu'on a envoyé dans un conflit fratricide. »
En comédien méticuleux, Daniel Day-Lewis a imaginé une biographie détaillée pour les personnages, brodant sur le legs de violence brute reçu par les deux frères. « On était tellement dans un univers confiné et masculin qu'au bout d'un moment on a eu besoin de faire rentrer un personnage de femme, c'était une question de survie ! » raconte Ronan.
La transmission artistique
« Je ne sais pas pourquoi les jeunes hommes ont tellement besoin de rites de passage, de montrer de quoi ils sont capables, poursuit Daniel Day-Lewis, mais je sais que quand on hérite de certains archétypes de père en fils, il est difficile de leur échapper. Et je crois toujours dans le cinéma et la littérature comme formes artistiques qui permettent d'interroger nos faiblesses et nos vulnérabilités. »
Dans le regard que le père pose sur le fils, on sent davantage que de la fierté : le sentiment d'un accomplissement, la certitude tranquille que la transmission artistique a bien eu lieu. Après une décennie d'absence, Daniel Day-Lewis revient non pas pour un blockbuster hollywoodien, mais pour un projet intime et familial, prouvant que les plus grandes légendes savent parfois faire les choix les plus personnels.



