Les Rayons et les Ombres : le destin tragique de Corinne Luchaire sous l'Occupation
Corinne Luchaire : l'innocence sacrifiée dans le nouveau film de Giannoli

Les Rayons et les Ombres : plongée dans le destin tragique de Corinne Luchaire

« Je suis innocente ! Innocente, innocente, innocente », hurle Corinne Luchaire, à peine âgée de 18 ans avec un visage angélique, dans le mélodrame Prison sans barreaux de 1938. Dans le nouveau film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, on la retrouve une décennie plus tard, tuberculeuse et dépressive, seule avec son enfant dans son appartement parisien. Assise devant le micro d'un magnétophone, elle continue de plaider son innocence tout en regrettant amèrement la spirale infernale dans laquelle elle s'est laissé entraîner durant l'Occupation allemande. Une période qui lui valut d'être passée à tabac, emprisonnée et frappée d'indignité nationale.

Une innocence mise à l'épreuve par un nom maudit

Innocente, vraiment, cette « sœur imaginaire » évoquée par Patrick Modiano à la fin de Livret de famille ? Plutôt légère et inconsciente, elle est coupable de porter un nom maudit, celui de son père, l'ambitieux et corrompu Jean Luchaire. Ce journaliste de gauche devenu patron de la presse collaborationniste fut fusillé à la Libération en 1946 pour collusion avec le régime nazi.

Corinne Luchaire, pas du tout engagée politiquement, était fascinée par cet homme élégant, imprévisible, séducteur et flambeur. Et puis, c'était son père... Elle le suivait partout : chez Maxim's et à La Tour d'argent tandis que les Parisiens vivaient avec des tickets de rationnement, dans les fêtes somptueuses à l'ambassade d'Allemagne rue de Lille, et même jusqu'à Sigmaringen, dernier refuge des pétainistes.

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Une relation fusionnelle au cœur du drame

C'est cette relation fusionnelle entre une fille et son père qui sert de fil conducteur au film ambitieux de Xavier Giannoli. Ce drame historique et familial, dont le titre emprunte aux poèmes de Victor Hugo, montre comment un père entraîne sa fille dans le chaos en croyant l'aimer.

« J'ai compris, explique le réalisateur, que Corinne Luchaire n'aurait pas connu un tel destin, une telle cruauté à son égard si elle n'avait pas été la fille de Jean Luchaire. Je ne savais pas grand-chose sur lui. J'ai lu la biographie de Cédric Meletta, L'Enfant perdu des années sombres, qui m'a beaucoup touché. Il le compare à Rubempré. Il voit le destin balzacien de cet homme qui commence par être pacifiste et finit par se compromettre avec l'Allemagne nazie. Ce glissement, pour des raisons qu'explore le film, m'a semblé extraordinairement romanesque. »

Un travail d'enquête historique rigoureux

Passionné de journalisme, le réalisateur à succès des Illusions perdues (sept Césars en 2022) a mené de nombreuses recherches avant de se lancer dans l'écriture du scénario. « J'ai contacté des grands historiens, à commencer par Pascal Ory. Je ne savais pas qu'Hitler avait offert les cendres de l'Aiglon à la France, en 1940, lors d'une grande cérémonie aux Invalides à laquelle on assiste dans le film. Au fil de mes recherches, j'ai compris qu'on ne me pardonnerait pas si je disais le moindre mensonge, mais que peut-être on ne me pardonnerait pas non plus si je disais la vérité. Parce qu'en fait, quand on s'intéresse à la collaboration – et peu de films ont abordé cet univers-là –, on ouvre la boîte de Pandore. »

Éviter toute ambiguïté et réhabilitation

Xavier Giannoli s'est également plongé dans la relation étroite entre Jean Luchaire et son ami allemand Otto Abetz, l'ambassadeur d'Hitler à Paris. « Avant guerre, précise-t-il, ils étaient tous les deux de jeunes pacifistes de gauche convaincus qu'il fallait promouvoir le dialogue et la paix entre la France et l'Allemagne. Comment ont-ils fini par renoncer à leurs idéaux, à leurs valeurs, par intérêt, par aveuglement, par lâcheté ? Il y a dans ces destins – et Corinne entraînée dans leur sillage et leur compromission – quelque chose qui m'a semblé à la fois historique, obscène, vertigineux et nécessaire à montrer. »

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La question centrale du film : comment éviter le piège d'une forme de réhabilitation d'une figure de « salaud », portée par un Jean Dujardin à contre-emploi ? Comment ne pas haïr un homme qui se dit philosémite et écrit dans une lettre terrible à Céline : « Rassurez-vous, je suis devenu antisémite », parce qu'il est obligé de donner des gages aux Allemands ?

« En fait, c'était très important pour moi de ne lui laisser aucune chance, insiste le cinéaste. Jean Dujardin a été d'un courage et d'un engagement total. Il m'a dit : “ne m'épargne rien, je veux qu'on ait aucune complaisance”. »

Un film qui interroge les compromissions

Pendant tout le film, des contrepoints moraux viennent éclairer le personnage, comme cette lettre historique de son père qui s'oppose à lui ou ces résistants qu'il découvre en train d'imprimer une feuille clandestine et qu'il fait semblant de protéger. Au moment de le juger, on lui dira en permanence : « Vous aviez toutes les raisons de savoir et de comprendre. »

« Je ne veux absolument pas que mon film soit récupéré par la moindre sensibilité politique, prévient Xavier Giannoli, et c'est bien pour ça que j'ai emprunté un titre hugolien. J'essaie de prendre une certaine distance. Victor Hugo commence par être royaliste et termine comme une icône de la gauche. Ce sont justement ces destins qui m'intéressent. Quelle est la part, dans ces glissements, d'opportunisme, de sincérité, d'aveuglement, de mensonge ? C'est pour ça que ça devient du cinéma, parce que j'essaie de lier l'histoire à des destins humains. Et j'ai aussi réalisé ce film pour qu'on se souvienne de quoi la France a été capable, le meilleur comme le pire. »

L'horizon moral du film

L'horizon moral des Rayons et des Ombres se trouve dans la plaidoirie du procureur (texte original magistralement interprété par Philippe Torreton) lors du procès qui conduit Jean Luchaire à la mort : « Il est coupable plus encore car il savait. » Il dénonce les maux d'une certaine élite qui s'est retrouvée complice du pire. Tout est dit sur sa faute : « Les mots des salauds arment les bras des imbéciles. » En voix off, on entend sa fille Corinne : « Est-ce qu'on devient quelqu'un d'autre quand on sait qu'on va mourir ? »

Un film fleuve au casting exceptionnel

Tout l'art de Xavier Giannoli est d'évoquer dans les moindres détails (décors, costumes, lieux historiques) l'univers de Paris sous l'Occupation à travers le portrait sans fard d'un collabo zélé qui entraîne sa fille dans le chaos du régime nazi. Jean Dujardin est exceptionnel dans ce rôle à contre-emploi, aux côtés de Nastya Golubeva, une révélation dans le rôle de sa fille Corinne, bannie à la Libération, et d'August Diehl, ambigu à souhait dans la peau de l'ambassadeur d'Hitler, Otto Abetz.

Pendant 3 heures 15, on se laisse embarquer dans ce film fleuve qui tient du grand cinéma. Les Rayons et les Ombres sort en salle le 18 mars et promet de marquer durablement le paysage cinématographique français par son traitement rigoureux et émouvant d'une page sombre de l'histoire nationale.