Dans le prolongement du mouvement anti-Bolloré au cinéma, une réflexion s'impose sur les adhérences confusionnistes de certaines œuvres dans un contexte d'extrême droitisation. Philippe Corcuff oppose Le Mage du Kremlin et Les Rayons et les Ombres à Lacombe Lucien pour illustrer les dérives possibles.
Le contexte cannois et la nécessité d'une pensée critique
Une partie du monde du cinéma a opportunément mis les pieds dans le plat lors de la 79e édition du Festival de Cannes, en visant avec la tribune anti-Bolloré les risques d'extrême droitisation de la chaîne française de production cinématographique. Se poser la question des conditions économiques d'une pleine indépendance esthétique, intellectuelle et politique de l'art cinématographique apparaît décisif, surtout dans un moment historique où, en France et ailleurs, un vent mauvais pousse l'idéologie et la politique vers l'extrême droite.
Cependant, tant les artisans du cinéma que ses aficionados pourraient aller plus loin dans le "aussi penser contre soi-même" auquel nous a invités Theodor Adorno dans sa Dialectique négative (1966). Pour ce faire, il faudrait entrer dans ce que le philosophe américain Stanley Cavell a appelé "la pensée des films" (The Thought of Movies, 1983), en ce qu'elle peut traduire, de manière non intentionnelle et dans son langage esthétique propre, le brouillage en cours des repères éthiques et politiques.
Dans cette perspective, deux films récents apparaissent marquer des porosités avec les égarements confusionnistes qui facilitent aujourd'hui l'extrême droitisation, sans que leurs créateurs, sincèrement antifascistes, ne s'en rendent compte : Le Mage du Kremlin d'Olivier Assayas (2025) et Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli (2026).
Le confusionnisme politique : une catégorie historique
Le confusionnisme politique ne renvoie pas à toutes les confusions, mais à une catégorie située historiquement : des interférences entre des thèmes d'extrême droite, de droite et de gauche qui se développent dans un contexte de crise structurelle du clivage gauche/droite.
Brouillage confusionniste dans Les Rayons et les Ombres
Le Mage du Kremlin est l'adaptation du roman éponyme de Giuliano da Empoli publié en 2022. Le scénario a été coécrit par Olivier Assayas et Emmanuel Carrère. Le film traite de l'ascension politique de Vladimir Poutine (joué par Jude Law) en se concentrant sur son conseiller Vadim Baranov (interprété par Paul Dano), personnage fictif inspiré par Vladislav Sourkov.
Sous les apparences critiques du film d'Assayas, perce une certaine complaisance vis-à-vis de Poutine et encore davantage vis-à-vis de la vision manipulatrice du pouvoir incarnée par son "mage". Le cinéaste ne trouve pas dans la narration, dans la construction et la succession des plans, dans le jeu des acteurs et dans les dialogues, les ressources de distanciation qui auraient permis de générer une critique sans caricature, donc compréhensive, de ces hommes de pouvoir. La critique se trouve déréglée de l'intérieur par un hégélianisme de bazar presque hypnotisé par "les grands hommes" et surtout par ceux qui les fabriqueraient dans l'ombre.
Au-delà du film et du roman, da Empoli, qui assure par ailleurs la direction de la revue papier le Grand Continent chez Gallimard depuis 2024, tend à exprimer dans ses activités journalistiques, essayistes et littéraires un vernis géopolitique, médiatiquement prisé aujourd'hui, semblant surplomber le monde mais qui crée un espace poreux entre distance critique et fascination. Une sorte de confusionnisme géopolitique.
Le film de Giannoli s'est aussi confronté à un personnage réel : Jean Luchaire (auquel Jean Dujardin donne ses traits), pacifiste de centre gauche, adhérent du Parti radical-socialiste à partir de 1927, qui sombrera dans la collaboration. Giannoli n'a pas l'air fasciné par lui. Il est plutôt paralysé par son personnage et par la tâche compliquée de tenter de comprendre son évolution au moyen d'un lexique proprement cinématographique.
Des historiens, tels que Bénédicte Vergez-Chaignon dans le Monde et Laurent Joly sur le site Tenoua, ont mis en évidence des distorsions avec les faits historiques minorant l'implication de Luchaire dans l'abjection nazie. Mais surtout, le film ne donne pas une compréhension cinématographique de cet itinéraire paradoxal. "Le film ne fait pas le travail", remarque judicieusement François Bégaudeau dans l'émission Tout va bien de la revue web Microciné. Luchaire apparaît davantage comme un spectateur que comme un acteur de la collaboration. "On ne le voit jamais faire du mal à qui que ce soit. Au contraire, on le voit avoir mal", ajoute Bégaudeau. Car une longue partie du film se transforme presque en documentaire sur la tuberculose, dont lui et sa fille Corinne (la révélation du film : Nastya Golubeva) sont affectés. Les crimes pétainistes et la participation de Luchaire sont nommés, mais ils ne sont pas montrés. Par contre, la veulerie de quelques résistants est bien directement montrée. S'ensuit un effet de brouillage confusionniste quant aux repères éthiques et politiques en phase avec notre air du temps.
Lacombe Lucien : s'approcher de la "banalité du mal"
Le souci d'éviter le manichéisme est pleinement légitime dans la démarche de Giannoli, mais cela ne menait pas nécessairement au confusionnisme. Sur un sujet similaire, mais dans un autre contexte, Louis Malle l'a exploré en 1974, à partir d'un scénario écrit avec Patrick Modiano, dans Lacombe Lucien. L'action se déroule en juin 1944 dans une petite préfecture du sud-ouest de la France. Lucien (joué par un acteur non professionnel, Pierre Blaise), paysan de 17 ans qui a failli entrer dans le maquis, va dans un enchaînement circonstanciel rejoindre la Gestapo française.
Le film a connu un accueil contrasté dans une période où la légende gaullo-communiste de "la France résistante" avait encore du poids. Une thèse, fort bien documentée et rédigée par Aurélie Feste-Guidon, a été consacrée en 2009 à sa genèse et à sa réception. Les critiques les plus négatives sont venues de Libération et des Cahiers du Cinéma, alors imbibés de dogmatisme maoïste. Selon Serge Daney, dans Libération du 7 février 1974, le film serait ajusté à l'humeur du président Georges Pompidou, "lassé de toute cette mythologie héroïque de la Résistance", et ne permettrait pas de "comprendre et combattre le fascisme, aujourd'hui en 1974". L'actualité du fascisme sous Pompidou : misère du gauchisme ! Il en rajoute sur "l'idéologie bourgeoise" du film dans les Cahiers du Cinéma de mai 1974. Dans le même numéro des Cahiers, Pascal Bonitzer n'est pas en reste. Le but de Malle serait d'"amalgamer dans l'imbécillité de tout choix historique […] nazisme, collaboration et Résistance". Les œillères politiques de l'époque brouillent ici la compréhension de la démarche du cinéaste.
Or, ce à quoi s'attaque Malle dans une exploration cinématographique dotée d'imperfections, c'est ce qu'Hannah Arendt a nommé en 1963, dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem, la "banalité du mal". Au cours d'un entretien télévisé à New York le 24 janvier 1964, la philosophe récuse un contresens qui sera courant quant à sa thèse, en considérant comme "intolérable le récent bavardage" sur l'"Eichmann au fond de nous", c'est-à-dire supposé à l'intérieur de chaque être humain. Il ne s'agissait donc pas de dire que l'organisation de la solution finale relevait d'un comportement ordinaire. Elle avançait plus précisément que les "grands criminels" comme Adolf Eichmann n'étaient pas inévitablement "démoniaques", en ne faisant pas "le mal par principe", mais produisaient l'horreur dans la logique "banale" de l'exercice d'une fonction.
Lucien dans le film de Malle n'est qu'un petit criminel, mais sa participation à l'abjection est montrée, à la différence des Rayons et des Ombres. Le mal est incarné. Son personnage n'est pas dédouané. Dans un entretien publié dans les Cahiers du Cinéma de juillet-août 1974, Michel Foucault est plus fin que Daney et Bonitzer : "Le nazisme et le fascisme n'ont été possibles que dans la mesure où il a pu y avoir à l'intérieur des masses une portion relativement importante qui a pris sur elle et à son compte un certain nombre de fonctions étatiques de répression, de contrôle, de police. […] C'est là où 'Lacombe Lucien' est intéressant." Plus, Malle donne une place à l'aléatoire dans le parcours qui mène au mal et il montre les satisfactions que Lucien tire ensuite, sur le plan de la reconnaissance personnelle, de privilèges ordinaires et de petits pouvoirs, de sa nouvelle fonction. Et s'il devient bien un salaud, il ne se réduit pas à cette part incontestable de lui-même, comme le souligne la fin du film.
La "pensée des films" peut se laisser magnétiser, malgré elle, par un air du temps trouble, comme dans les cas du Mage du Kremlin et des Rayons et des Ombres, mais aussi fournir quelques lueurs proprement cinématographiques, à la manière de Lacombe Lucien. L'enjeu principal n'est surtout pas de donner une forme cinématographique à un manichéisme malheureusement trop fréquemment charrié par les indispensables engagements militants, mais de stimuler une créativité critique et émancipatoire au cœur du brouillard qui s'impose à nous. Cela prolongerait le combat contre l'empire Bolloré. Ce sera toutefois moins consensuel à gauche. Car cela suppose, tant du côté des réalisateurs et des acteurs que des cinéphiles, de se décentrer par rapport à la figure narcissique du "génie artistique" hors sol et d'admettre nos fragilités communes par rapport aux contextes sociohistoriques dans lesquels nous baignons.



