Et si, à Cannes, les jurys les plus divisés accouchaient des meilleurs palmarès ? C’est ce qu’on se dit au terme de cette 79e édition, samedi soir, qui a bruissé, sur place, de rumeurs de désaccords entre les membres du jury présidé par le Coréen Park Chan-Wook. Car on a rarement vu palmarès si juste, équilibré, voire idéal.
Des prix d'interprétation partagés
Ça a commencé dès le premier prix décerné pour la compétition, qui a récompensé, pour leur interprétation dans Coward du Belge Lukas Dhont, les deux jeunes comédiens têtes d’affiche du film, Emmanuel Macchia et Valentin Campagne. Dans ce long-métrage, ils jouent deux jeunes soldats de la Première Guerre mondiale, l’un réservé et boudeur, l’autre flamboyant et extraverti, qui vont s’aimer au front. Folle séquence lorsqu’ils sont arrivés sur la scène du théâtre Lumière, car ils ressemblent à leurs personnages, et, si heureux, ont fini dans les bras l’un de l’autre. Remarquable de ne pas les avoir séparés pour ce prix d’interprétation masculine commun - le festival a souvent commis cette erreur par le passé - tant ils sont, dans le récit et en termes de temps d’écran, égaux en tout point, indissociables. Bien vu, le jury.
Bien vu aussi d’avoir renouvelé le même procédé pour le prix d’interprétation féminine pour Virginie Efira et la Japonaise Tao Okamoto dans Soudain, du cinéaste nippon Ryusuke Hamaguchi. Car elles aussi sont indissociables dans les rôles de deux amies qui luttent ensemble pour améliorer la condition des personnes âgées dans un Ehpad.
Un palmarès qui fait mouche
Beaucoup de prix décernés ce samedi soir ont ainsi tapé dans le mille, tel celui du jury, qui généralement récompense un film singulier, à l’étonnant et très réussi L’Aventure rêvée de l’Allemande Valeska Grisebach, l’un de nos coups de cœur qui met en scène une sorte de Calamity Jane bulgare luttant, à sa manière, contre un patriarcat mafieux d’un autre âge.
Même si on aurait rêvé mieux pour l’ahurissant Notre Temps du Franco-Belge Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud qui met en parallèle les petits rouages de la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale et les dangers politiques de notre temps, le film n’a pas été oublié par le jury. Prix du scénario, pour un cinéaste qui demande à ses comédiens de sortir totalement du sien, comme il l’a fait remarquer en venant chercher sa récompense. C’est curieux mais pas contradictoire : le film est remarquablement écrit (et mis en scène et interprété).
Grand Prix et Prix de la mise en scène
Le Grand Prix attribué au Russe Andreï Zviaguintsev est également amplement mérité : avec Minotaure, le cinéaste déjà récompensé à trois reprises au Festival de Cannes signe un thriller parfaitement maîtrisé, qui mêle drame conjugal et drame collectif (le long-métrage est un remake de La Femme infidèle de Claude Chabrol, mais se déroule sur fond d’invasion de l’Ukraine par la Russie).
Quant au Prix de la mise en scène, on comprend que le jury n’ait pas réussi à trancher entre le foisonnant La bola negra des Espagnols Javier Calvo et Javier Ambrossi, fresque somptueuse qui se déroule sur trois époques, inspirée de l’œuvre de l’écrivain Federico Garcia Lorca, et Fatherland du Polonais Pawel Pawlikowski, récit en noir et blanc et aux cadres impeccables du retour de Thomas Mann dans l’Allemagne déchirée de 1949.
Une magnifique Palme d'Or
Enfin, quelle magnifique Palme d’Or, dont beaucoup de festivaliers rêvaient, et qui ont exulté dans la salle Debussy où la cérémonie est diffusée pour les accrédités et les journalistes. Fjord, de Cristian Mungiu, est un long métrage ahurissant, qui conte comment un couple ultra-catholique récemment installé dans un village au cœur d’un fjord de Norvège va être accusé de « battre » - donner des fessées - ses quatre enfants, va avoir à faire à la surpuissante Aide sociale à l’enfance norvégienne. Plus complexe qu’il n’y paraît.
Du début à la fin, le réalisateur roumain entretient les doutes et place le spectateur au cœur du conflit, qui se retrouve ainsi sans cesse divisé entre deux extrêmes. C’est très intelligent et souvent émouvant, formidablement écrit, sublimement cadré et mis en scène, et incroyablement bien interprété par l’Américain Sebastian Stan et la Norvégienne Renate Reinsve.
Si le film laisse un goût amer, c’est volontaire, mais on ne peut, aussi, que s’enthousiasmer pour tant de talent. Ça n’a donc pas échappé au jury officiel, mais aussi à d’autres : en comptant la Palme d’Or, Fjord a été récompensé cinq fois en 24 heures cannoises si on y ajoute les Prix François Chalet, Ecoprod, le Prix du jury Œcuménique et celui de la presse internationale Fipresci.
Carton plein, donc, et c’est la deuxième fois que Cristian Mungiu est couronné de la Palme d’Or après 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007. Cinéaste passionné par les sujets de société - l’avortement dans les pays où il est proscrit, la religion, la politique, les différences sociales… - le Roumain croule sous les distinctions à l’international pour ses différents films, dont le Prix du scénario à Cannes en 2012 pour Au-delà des collines. Ça aurait pu s’arrêter là, mais le jury de la 79e édition a tout compris à la puissance dévastatrice de Fjord : quelle épatante Palme d’Or !



