Canal+ adapte 'Un prophète' en série : une relecture audacieuse 15 ans après le chef-d'œuvre
Canal+ adapte 'Un prophète' en série 15 ans après

Une adaptation qui suscite l'étonnement

L'idée même semble presque sacrilège. Pourtant, Canal+ propose dès ce soir l'adaptation en série d'Un prophète, le film de Jacques Audiard devenu, depuis sa sortie en 2009, un véritable monument du cinéma français. Avec plus de 2,3 millions de spectateurs, un Grand prix au Festival de Cannes, neuf César, une nomination aux Oscars et la révélation d'un acteur majeur, le charismatique Tahar Rahim, l'œuvre avait marqué les esprits. Quinze ans plus tard, l'idée d'en proposer une déclinaison en huit épisodes suscite naturellement l'étonnement. Opportunisme ? Manque d'inspiration ? « Pas du tout ! », assurent les producteurs avec conviction.

Une relecture plutôt qu'un simple recyclage

À l'origine de ce projet ayant reçu l'aval de Jacques Audiard lui-même, le producteur Marco Cherqui, déjà associé au long-métrage original, défend une véritable relecture plutôt qu'un simple recyclage. Il cite comme référence le passage du Fargo des frères Coen du grand au petit écran dans les années 2010. L'ambition affichée est de se pencher sur l'évolution des prisons, des gangs et de la criminalité depuis 2009, de sonder ce que sont devenues les marges sociales quinze années après le film culte.

Les transformations majeures entre film et série

La série, écrite par les mêmes scénaristes du film, Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit, entend ainsi déplacer le récit vers des enjeux plus contemporains, repenser les rapports de pouvoir et convaincre que cette histoire conserve toute sa pertinence aujourd'hui.

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Les variations sont en effet nombreuses et significatives :

  • Malik El Djebena demeure le cœur du récit mais change radicalement de trajectoire et d'identité
  • D'origine maghrébine dans le film (interprété par Tahar Rahim), il devient ici un migrant mahorais
  • Incarne par Mamadou Sidibé, il arrive en France comme mule dans un trafic de drogue
  • Les équilibres communautaires évoluent et se débarrassent des protecteurs corses
  • La figure d'autorité autrefois incarnée par Niels Arestrup laisse place à Massoud
  • Ce promoteur véreux et stratège est interprété par Sami Bouajila

Un nouveau territoire : Marseille et les Baumettes

La série dirigée par Enrico Maria Artale (connu pour Django) déplace aussi son territoire géographique. L'action se déroule désormais à Marseille, notamment aux Baumettes – prisons reconstituées pour le tournage dans les Pouilles italiennes – et adopte un cadre méditerranéen qui tranche avec l'univers plus froid du film original. En huit épisodes de 52 minutes chacun, le récit prend le temps d'explorer un univers carcéral plus ouvert à des dimensions spirituelles et romanesques, assumant le choix d'une violence moins frontale où tout n'est pas nécessairement montré à l'image.

La prison comme personnage à part entière

« La prison, pour moi, c'est un support, un personnage en soi », explique Sami Bouajila, pour qui la fatigue et la solitude du tournage ont nourri la tension dramatique de la série. Dans cette relecture ambitieuse, l'enfermement se transforme surtout en espace d'apprentissage et de transformation intérieure.

L'émancipation par la lecture

La lecture devient le moteur principal de l'émancipation du héros, le scénario multipliant les références au Comte de Monte-Cristo, dont la trame accompagne la métamorphose progressive du détenu. Ce procédé – parfois d'une facilité agaçante, il faut l'avouer – inscrit le parcours de Malik dans une dimension plus initiatique que strictement criminelle. Il n'est donc pas seulement question ici de son ascension sociale mais bel et bien de son élévation spirituelle, une approche qui pourrait surprendre mais qui s'avère cohérente avec la vision des créateurs.

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Un casting réussi et prometteur

La véritable réussite de ce projet tient davantage à son casting soigneusement choisi. Comme pour le film d'Audiard qui avait révélé Tahar Rahim au grand public, les producteurs ont opté pour miser sur un visage neuf en confiant le rôle principal à Mamadou Sidibé, novice complet issu du monde du football. Le jeune comédien, qui s'est dit peu impressionné par la mission qui lui avait été confiée, impose une présence singulière à l'écran, mêlant fragilité et intensité sans jamais forcer le trait ni tomber dans la caricature.

Sami Bouajila n'est pas avare en compliments à l'égard de son jeune partenaire : « Il est inspiré, habité dans le bon sens, il a la foi, une belle lumière, une belle énergie. De la simplicité et du charisme. » Rien que ça ! Abdel Raouf Dafri souligne quant à lui le peu de premiers rôles accordés à des acteurs noirs dans le cinéma français, à part Omar Sy, et se réjouit de voir le talent brut de Mamadou Sidibé exploser à l'écran dans toute sa puissance.

L'ombre écrasante du film original

Reste l'ombre inévitable du film originel, forcément écrasante pour cette adaptation. « Il y a en effet le spectre d'Un prophète. Un film, ce n'est pas comme une pièce de théâtre », reconnaît avec franchise Sami Bouajila, qui dit avoir été rassuré par une approche radicalement différente : « Dès la première semaine de tournage, nous avons tous oublié le film, il y avait d'autres enjeux, d'autres défis à relever. »

Même constat pour le téléspectateur qui devrait, s'il accepte le deal de départ proposé par les créateurs, être rapidement happé par l'intrigue complexe de cette série qui porte la marque, très reconnaissable, des productions ambitieuses de Canal+. Il pourra ainsi se défaire assez vite de l'œuvre originale, comme s'il s'agissait d'une fiction totalement indépendante et autonome, tout en conservant l'esprit et la puissance narrative du matériau source.