« Autofiction » : Almodóvar explore la crise d'inspiration avec cruauté
Autofiction : Almodóvar et la crise d'inspiration

« Autofiction » : Pedro Almodóvar met en scène la crise d'inspiration avec une cruauté fascinante

Le rythme imperturbable avec lequel Pedro Almodóvar monte et conçoit ses films ne l’empêche pas de mettre en scène une crise d’inspiration, comme s’il s’agissait chez lui d’une menace palpable et récurrente. Après le fabuleux « Douleur et Gloire » (2019), rêveries et reflux spleenétiques d’un double fictionnel à l’aube du troisième âge, « Autofiction » est le nouveau journal d’un cinéaste en panne.

Pour Almodóvar, perdre le feu sacré de l’écriture ne revient pas forcément à subir de plein fouet le syndrome de la page blanche, mais plutôt à pécher par facilité (se répéter, se singer) ou, plus dangereux encore, commettre une faute morale au nom de l’impunité que s’octroie le démiurge, prêt à tout pour accoucher d’une bonne histoire.

Écrire est une douleur, sinon un crime, démontre ce film à la fois crépusculaire dans sa forme et impitoyable sur le fond. Douleur physique matérialisée par cette violente migraine qui s’empare d’Elsa (Bárbara Lennie), ex-réalisatrice reconvertie en pubarde à succès, réveillant ainsi son démon intérieur de cinéma, manifestement pour le pire. Douleur morale, ensuite, infligée à son entourage dont elle s’empare des malheurs pour en tirer la sève d’un scénario.

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Almodóvar double son récit d’une mise en abyme aux effets pareillement dévastateurs, qui renforce encore la porosité entre réalité et fiction, premier et second degrés, le mal et la désillusion circulant sans heurt : Elsa n’est que le reflet déformé de son créateur, Raúl (Leonardo Sbaraglia), réalisateur animé des mêmes intentions vampiriques, triste deus ex machina vivant sous l’empire de ses diktats narratifs – on reconnaît là l’autoportrait sévère d’Almodóvar, conteur junkie doublé d’un maître claquemuré dans sa propre légende.

Plutôt qu’à vouloir séparer l’homme de l’artiste, vaste chimère, « Autofiction » préfère questionner le pouvoir même du cinéma. De quel droit un film doit-il se faire, et pour servir quels intérêts ? La réponse du cinéaste, ambiguë mais courageuse, s’avère passionnante : tout sacrifier par amour de l’art reste une possibilité ; assurer la continuation d’une œuvre qu’un auteur tisse d’abord pour prolonger sa vie en est aussi une autre.

Avec Bárbara Lennie, Leonardo Sbaraglia, Aitana Sánchez-Gijón et Victoria Luengo, ce drame espagnol de 1h51 sort en salle le 20 mai. Une œuvre qui confirme, si besoin était, le talent d’Almodóvar pour explorer les abysses de la création.

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