L'Œuvre invisible : plongée dans le mystère Alexandre Trannoy
Est-il encore possible que l'histoire du septième art recèle des secrets inexplorés ? Malgré le travail minutieux des conservateurs et archivistes à travers le monde, certaines énigmes persistent. L'Œuvre invisible vient justement lever le voile sur l'une des personnalités les plus méconnues et singulières du cinéma français : Alexandre Trannoy.
Un destin hors norme
Né en 1926 à Paris, ce réalisateur au parcours exceptionnel a fréquenté les plus grandes figures du cinéma, porté des projets ambitieux et préparé de nombreux longs-métrages prometteurs. Pourtant, aucun de ses films n'a jamais été achevé. Sa vie est parsemée de bizarreries et de mystères, jusqu'à sa mort énigmatique en 1980 dans un accident d'avion, alors qu'il effectuait des repérages pour un tournage.
Cet accident a été brièvement évoqué lors de la pose récente d'une plaque commémorative sur sa maison natale, rue Étienne-Marey dans le 20ᵉ arrondissement parisien. La cérémonie réunissait les réalisateurs du documentaire L'Œuvre invisible – Vladimir Rodionov et Avril Tembouret – ainsi que Patrice Leconte et la fille de Jean Rochefort.
L'enquête commence avec Jean Rochefort
« Le point de départ du film, c'est Jean Rochefort », explique Avril Tembouret. « C'est lui qui nous a fait découvrir Trannoy, dont nous n'avions jamais entendu parler. En tant que cinéphiles, ça nous a piqués au vif, et nous avons tout de suite voulu en savoir plus. Rochefort nous a accordé sa confiance et a commencé à nous confier ses souvenirs. Nous sentions bien qu'il y avait là une histoire extraordinaire à défricher. »
Nous sommes alors à la fin des années 2000, et l'enquête ne fait que commencer. Grâce au vénérable comédien, les deux réalisateurs accumulent des anecdotes plus hallucinantes les unes que les autres. Au fil de leurs rencontres avec Claude Lelouch, Anouk Aimée, Jean-Claude Carrière ou Jacques Perrin, se dessine le portrait d'Alexandre Trannoy, figure énigmatique que l'histoire du cinéma semble avoir voulu effacer.
Des projets pharaoniques jamais réalisés
Les anecdotes révélées sont toutes plus rocambolesques les unes que les autres :
- Un long-métrage prêt à concourir pour la Palme d'or 1954 disparu dans un accident de voiture
- Un film tourné à Marseille dont le scénario s'improvisait au jour le jour
- Un tournage en Guyane interrompu faute de financements
- Une fresque napoléonienne envisagée à Fontainebleau avec Stanley Kubrick
Autant de projets, plus ou moins avancés, impliquant Alain Delon, Michel Piccoli, Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Marcello Mastroianni ou Marlene Dietrich. Une kyrielle de titres évocateurs – de L'Homme de l'aube à Lost in Katmandu, en passant par Le Serpent de Gibraltar, La Cinquième saison, San Salvador, La Fuite en avant, Clair-obscur, Le Pas du lama, Midi pile ou Le Grand Vestiaire. Mais aucun d'entre eux ne sera jamais mené à terme.
Le documentaire comme quête impossible
« Étant donné que les films de Trannoy n'ont pas vu le jour, ils sont devenus des fantasmes », confie Vladimir Rodionov. « Nous nous sommes mis à imaginer ce qu'ils auraient pu être, faute de pouvoir les voir. Cela dit, les plus beaux films sont parfois ceux que l'on rêve. Si Jodorowsky avait tourné son Dune, par exemple, aurait-il produit quelque chose d'aussi puissant que ce qui s'est logé dans l'imaginaire collectif ? »
Mais cette démarche présente un écueil majeur : à force de chasser un réalisateur fantôme et son œuvre invisible, Vladimir Rodionov et Avril Tembouret finissent par se retrouver avec un « non-film » et se heurtent à des producteurs qui leur demandent des comptes. L'une des idées les plus intéressantes du documentaire consiste alors à mettre en scène les difficultés du film lui-même, parallèlement à l'enquête sur l'œuvre introuvable d'Alexandre Trannoy.
Le décès de Jean Rochefort et la poursuite de l'enquête
« Nous n'arrivions pas à terminer le film, et Jean Rochefort vieillissait », se souvient Vladimir Rodionov. « Il nous faisait confiance, un lien affectif fort s'était créé. Il fallait tenir, aller au bout. Mais les indices que nous collections restaient infimes. »
Jean Rochefort disparaît en octobre 2017, alors que L'Œuvre invisible est encore loin d'être achevée. Sa mort marque un coup d'arrêt supplémentaire. « Sa disparition nous a bouleversés et paralysés un bon moment », reconnaît Avril Tembouret. « Puis nous avons compris que la seule manière d'y faire face était de finir le film, coûte que coûte. »
Fou, génie ou imposteur ?
Finir le film signifie pour les duettistes parvenir à raconter précisément qui était Alexandre Trannoy. Mais là aussi, les choses ne sont pas simples. Face à une personnalité si complexe, comment savoir si nous sommes en présence d'un artiste maudit, d'un mythomane ou d'un usurpateur ?
« J'étais face à un fou ou à un génie », dit Claude Lelouch lorsqu'il se remémore leur première rencontre. « On ne saura jamais si c'est une imposture artistique, si c'est du vent ou si au contraire c'est un maître total », ajoute Édouard Baer, pressenti un temps pour incarner Alexandre Trannoy dans un biopic qui, lui non plus, ne se fera pas.
La vérité derrière le mystère
À mi-parcours du visionnage de L'Œuvre invisible, un doute peut nous assaillir : et si toute cette histoire était trop folle pour être vraie ? Ne serait-on pas en train de nous faire rêver avec une matière purement imaginaire ? N'avons-nous pas affaire à une sorte de Forgotten Silver français, ce fameux faux documentaire de Peter Jackson consacré à un pionnier du cinéma inventé de toutes pièces ?
L'angoisse ne dure pas longtemps. Les trémolos dans la voix de Jean Rochefort, cette lueur dans le regard d'Anouk Aimée, le front soucieux de Jean-Claude Carrière ne peuvent pas être factices. Il est clair qu'Alexandre Trannoy existe bien dans leurs mémoires et les a marqués durablement.
L'essence même du cinéma
Le soupçon qui s'est furtivement emparé de nous prouve toute la force de L'Œuvre invisible, qui finit par réinterroger la nature même de ce qu'est un film : une reconstruction totale. Une réalité alternative, une matière dont sont faits les rêves.
En nous laissant entrevoir ce qu'aurait pu être la filmographie d'Alexandre Trannoy, Vladimir Rodionov et Avril Tembouret reviennent finalement à l'essence la plus pure de ce qu'est le cinéma : un écran d'illusions et de chimères, où les films non réalisés peuvent parfois être plus puissants que ceux qui ont vu le jour.



