Une première œuvre primée
Avec La langue des vipères, la jeune autrice Juliette Brocal, originaire de Draguignan et désormais installée à Paris, fait une entrée tonitruante dans le neuvième art. Très aboutie sur la forme comme sur le fond, sa première œuvre démontre une étonnante maturité, autant que la fraîcheur bienvenue de nouvelles générations prêtes à renouveler un art, par définition, en constante évolution. Son roman graphique est captivant, intelligent, foisonnant sur le fond. Lumineux, chatoyant et ciselé sur le plan graphique. Les personnages, charismatiques, révèlent leur profondeur au fil des pages. Tandis que le décor lui-même, ancré dans un univers médiéval fantastique inspiré en partie de sites emblématiques provençaux, joue un rôle à part entière. Pour sa première œuvre, la Varoise s'est vue distinguer du tout nouveau Prix SNCF Voyageurs.
Entretien avec Juliette Brocal
Quel est votre parcours ?
Après avoir obtenu mon bac L au lycée Jean-Moulin, j'ai poursuivi mes études dans l'animation, dans le Nord puis à Paris. J'ai intégré les Gobelins, dont je suis sortie diplômée en 2020, et je travaille depuis dans l'animation, avec en parallèle ce projet de BD en tête. À partir de 2023, j'ai monté un dossier, et me suis lancée, en alternant travail en production et réalisation du storyboard. Et en 2025, j'ai cessé mes autres activités pour me lancer à plein temps dans cette BD.
D'où vous est venue l'inspiration pour cette œuvre ?
Forcément, elle tourne autour de beaucoup de thématiques qui me touchent et m'intéressent. L'idée d'un langage magique, synonyme de puissance, est assez récurrente dans la fantasy, comme dans la série Terremer d'Ursula Le Guin. Et la question, par exemple, de l'usage du latin entre le Moyen-Âge et la Renaissance est très intéressante. La convergence de ces deux idées m'a guidée vers une première inspiration. Issue d'une famille d'enseignants – mes parents exercent à Draguignan et aux Arcs – la notion de transmission et d'apprentissage s'est évidemment imposée.
Où puisez-vous vos inspirations graphiques ?
Graphiquement, j'apprécie la ligne claire, assez classique dans nos univers influencés par la BD franco-belge, mais aussi les illustrations typiques du début du XXe siècle, inspirées de l'estampe japonaise. Je cherche la convergence entre ces deux esthétiques, où on joue sur la lumière et l'espace pour n'avoir que de la ligne et de l'aplat. À titre de références, je peux citer notamment le Jeanne d'Arc de Boutet de Monvel. J'adore la peinture du XVe siècle, en particulier les miniatures. Le Moyen-Âge, loin des clichés actuels où il est souvent très sombre et couleur de terre, y est représenté avec des couleurs très chatoyantes, comme dans le Richard III de 1955 avec Laurence Olivier.
Vos personnages principaux sont féminins, charismatiques et forts, loin de certains clichés de la BD…
Cela s'est fait naturellement, en lien avec mon expérience personnelle. J'avais en effet la volonté de gommer un peu le genre, que cela ne soit pas crucial dans le propos. L'idée était d'insister sur les inégalités de classe, plutôt que sur celles liées au genre. Celles-ci existaient bien sûr au Moyen-Âge, mais j'ai choisi de les atténuer, d'idéaliser d'une certaine façon cet aspect afin de pouvoir placer les hommes et les femmes sur un pied d'égalité dans le récit.
Vous verriez une adaptation audiovisuelle ?
Si je devais imaginer une adaptation, ce serait d'abord dans l'animation, d'où je viens. D'ailleurs, un trailer animé a été réalisé pour la promotion de l'album, par un collectif dont je fais partie, avec des amis des Gobelins. Cela rend très bien et ça fait envie. Pour une adaptation audiovisuelle, les enjeux sont d'une tout autre envergure…
Au fil des pages, il nous semble reconnaître des lieux cultuels familiers...
En effet, je me suis inspirée de plusieurs sites de la région. L'abbaye de Lérins, notamment, puisque mon récit se passe sur une île. Et l'abbaye du Thoronet, la plus proche de chez moi, où j'ai pu me rendre à de nombreuses reprises. Le sanctuaire de Marie-Madeleine, sur la Sainte-Baume, a également largement inspiré un décor vers la fin de l'œuvre. Le grand public connaît plutôt bien la Renaissance italienne ou le Moyen-Âge du nord de l'Europe. J'avais envie de mettre un peu plus en lumière ce patrimoine provençal, davantage méconnu.
Comment avez-vous vécu ce Prix SNCF Voyageurs ?
C'est arrivé si vite, la BD était sortie depuis trois jours, et j'ai reçu ce prix lors du Salon du livre de Paris. C'est un grand honneur, et cela a aussi été une chance. Non pas forcément sur les ventes de l'album, on n'a pas encore de chiffres. Mais humainement, recevoir ce prix m'a permis d'échanger avec les membres du jury, avec de nombreux auteurs, sur mon album, avec le public aussi alors que j'y faisais mes toutes premières dédicaces… Auteur de BD, c'est un exercice très solitaire, et ces moments d'échanges ont été très précieux.
Vous verra-t-on en dédicace bientôt dans votre région ?
Je serai à Draguignan le 4 juillet, pour dédicacer mon œuvre à la librairie Papiers Collés. Pour le reste, d'autres dates sont encore en cours de validation, j'espère aussi pouvoir rencontrer le public à Nice, par exemple.
Et pour la suite ? Quels sont vos projets ?
J'ai beaucoup de projets en tête. Pour l'heure, je fais une pause dans la BD et me suis remise à l'animation. J'attendais de voir un peu comment allait se passer la sortie de cette BD, comment j'allais la digérer… Mais je vais ensuite partir en tournée de dédicaces, cela devrait me laisser du temps pour écrire. Je vais notamment participer à la collection Punch, des éditions Kinaye, sur la thématique des chevaliers, on reste dans le Moyen-Âge ! Pour le prochain « gros » projet, on verra bien. Mais l'idée d'une suite à La langue des vipères me dit bien…
Résumé de la BD
Fille illégitime d'un important prélat, Iodis a grandi à l'abbaye de Réol aux côtés de jeunes nobles mieux nés. Elle y étudie la Langue, une magie liturgique répondant par des visions aux questions de ceux qui la maîtrisent. Espérant échapper à la vie monastique en étant choisie comme Doctorante, Iodis trouve une rivale déterminée en la personne d'Halcyon de Monterréol, une nouvelle venue à qui tout semble réussir et dont les manières fuyantes lui semblent aussitôt suspectes…
La langue des vipères, Juliette Brocal, Rue de Sèvres, 224 pages, 28 euros.



