Abdellah Taïa : « Ne jamais s’arrêter de crier » comme sa mère M’Barka
Abdellah Taïa : ne jamais s’arrêter de crier

Une ville qui appelle à la fraternité

J’ai découvert Marseille grâce au festival Oh les beaux jours ! Cette année, c’est la troisième fois que j’y suis invité, pour mon plus grand bonheur. Je ne connais pas tout de Marseille mais ce festival m’a entre autres permis de déambuler jour et nuit dans les rues de cette ville magique, envoûtante. Une ville qui appelle, même les étrangers, même les exclus. Une ville où l’on a envie de se réinventer et de réinventer le monde. S’ouvrir, un peu, beaucoup, de plus en plus. Droit dans les yeux, fraterniser avec l’autre, pour de vrai. Nous écouter les uns les autres. Un peu de tendresse collective pour sortir des impasses et des cauchemars qu’on nous impose. Une main tendre qui apaise, qui nous purifie.

Résister à la haine

Malgré les découragements qui nous entourent, malgré les propagandes qui nous menacent, nous asphyxient, nous pétrifient, il faut résister à la haine qui sans honte se propage désormais partout. Résister en tant que citoyen, et aussi en tant qu’écrivain pour ce qui me concerne, aux programmes politiques mortifères qui nous séparent, nous isolent, installent de nouveau la peur dans nos peaux, nous déshumanisent, tuent nos cœurs et nos âmes. Tuent les innocents en toute impunité.

Le cri de ma mère M’Barka

On est tellement bousculés, écrasés, réduits à néant. Il faudra bien qu’on fasse quelque chose. Parler. Crier. Ne jamais s’arrêter de crier. Ici et là-bas. Crier comme ma mère M’Barka au Maroc, si fort et plusieurs fois par jour. Crier pendant des années. Toute une vie à crier, sans jamais se fatiguer. Crier contre mon père qui ne voulait pas aller avec elle à la bataille. Débrouille-toi, M’Barka. Crier contre le pouvoir qui veut toujours qu’on reste à notre petite place, celle qu’il réserve aux pauvres, aux démunis, aux marginaux. Dans un silence éternel. Crier contre la société injuste qui nous impose et renouvelle sans cesse ses lois injustes.

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Ma mère disait : La société n’existe pas. Une société qui ne me reconnaît pas et qui ne me protège pas ne mérite pas mon respect. Je la désavoue, cette société. Je ne la reconnais pas, moi non plus. Vous m’entendez ? C’était sa façon à elle de réfléchir et d’agir dans un monde qui ne cessait de lui répéter à quel point elle était insignifiante, une femme sans importance, une voix qui ne comptera jamais. Rentre chez toi, M’Barka, ferme la porte, ferme les fenêtres, et occupe-toi de tes enfants, c’est cela ton rôle, ta vie, ton destin. Une femme au foyer. Ne résiste pas, cela ne te mènera nulle part.

Une femme du bled, « analphabète » mais libre

Ma mère était une femme du bled, une pauvre « analphabète », ils disaient. Une folle qui cherche toujours la bagarre. Ignorez-la, cette M’Barka, elle finira par se calmer. Elle n’a jamais cessé de rire de ceux qui croient détenir la vérité absolue. Qui croient nous connaître mieux que nous-mêmes. Leurs moqueries ne semblaient pas l’attendre. Elle ne s’est jamais calmée. Ma mère est née en 1930 et elle est morte en 2010. Je l’ai toujours vue dans le cri éternel, celui qui vient de l’âme, et du ventre aussi. Elle n’a jamais respecté ceux d’en haut. Elle ne portait pas en elle le rêve bourgeois. Devenir une femme marocaine bourgeoise, chic et docile. Non et non. Elle n’a jamais cessé d’ouvrir sa bouche, sa gueule. Elle se disputait très souvent avec les voisins et avec nous, ses neuf enfants. Elle imposait au monde sa pensée, sa sociologie, ses stratégies, sa sorcellerie. Son but : nous sauver de la pauvreté et nous donner des clés pour l’avenir. Qu’ils gardent pour eux le destin noir qu’ils nous réservent. Pas de soumission, vous entendez ? Ils ne pourront jamais nous empêcher d’avancer. Nous piéger dans la Peur et la Honte. La Terre et le Ciel n’appartiennent à personne. Ne l’oubliez jamais.

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Les mots en feu de ma mère

Oh les beaux jours ! est un lieu idéal pour dire au monde cette leçon. Les mots en feu de ma mère. La résistance légitime d’une femme pauvre marocaine qui n’avait besoin de personne pour se libérer et agir. Je suis devenu écrivain parce que je suis le fils gay de cette femme. Sa mémoire est ma mémoire. J’écris avec son souffle, ses orages, ses rituels, sa poésie brute, dure mais toujours juste.

Bio express

Né à Salé (Maroc) en 1973, Abdellah Taïa est l’auteur d’une dizaine de romans, dont « Une mélancolie arabe » (Seuil, 2008), « le Jour du roi » (Seuil, 2010) et « Vivre à ta lumière » (Seuil, 2022). Il a réalisé en 2013 « l’Armée du salut », d’après son roman éponyme (Seuil, 2006). Dans « le Bastion des larmes » (Julliard, 2024), il livre un récit poignant qui aborde les questions de l’exil et de la quête de soi, reflétant les expériences personnelles de l’auteur. Ce dernier livre a été finaliste du prix Goncourt des lycéens et a remporté le prix Décembre.

Le jeudi 21 mai à 21h30, dans le cadre du festival Oh les beaux jours !, il participera à une rencontre intitulée « Omar Sharif, ma grand-mère et moi » avec Marwan Chahine, Amira Ghenim, Maya Ouabadi, Nassera Tamer et Amine Adjina au Mucem-Fort Saint-Jean, à Marseille. Toutes les informations sont à retrouver ici : ohlesbeauxjours.fr

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.