Un gang de poètes sévit à Rochefort
Des dizaines de poèmes, de vers ou de chansons sont apparus sur les armoires électriques du centre-ville. À Rochefort, un gang ou un érudit audacieux sévit actuellement dans les rues de la ville. Leurs armes ? Une imprimante, du ruban adhésif, de la colle et des alexandrins. Ils visent ces bons vieux coffrets électriques, ces armoires de voirie ou ces boîtiers à gaz d'ordinaire si tristounets.
Depuis quelques jours et malgré la pluie qui abîme ces textes, un mystérieux « Banksy de la rime » a décidé de transformer le mobilier urbain rochefortais en une vaste anthologie de la poésie française à ciel ouvert. Le mode opératoire est toujours le même : une feuille blanche sur laquelle s'affichent des vers des plus grands poètes de notre histoire. Les « scènes de crime » se multiplient à vue d'œil. À ce jour, pas moins d'une trentaine de ces apparitions lyriques ont été recensées lors de notre « chasse aux poèmes ».
Le ou les auteurs de ces méfaits littéraires s'affichent principalement dans l'hypercentre, avec une prédilection notable pour la rue Cochon-Duvivier, la rue de la République, et le charme discret de la rue des Petites-Allées.
De Allais à Desproges
On connaît en revanche les complices de ce colleur nocturne ? Le casting affiche complet au panthéon des lettres. Au détour d'un croisement, c'est Alphonse Allais qui assène ses imparfaits du subjonctif avec une courtoisie désopilante : « Ah ! Fallait-il que je vous visse / Fallait-il que vous me plussiez ». Un peu plus loin, Louis Aragon fait chanter les murs : « Dans mes bras les belles soient reines ». Et voilà que Jean-Baptiste Clément rappelle, tendrement fixé à la va-vite, qu'il est « bien court le temps des cerises ».
Notre poète anonyme a des goûts éclectiques, convoquant aussi bien les appels désespérés de Boris Vian, le testament humoristique de Georges Brassens, que le cynisme joyeux de Pierre Desproges clamant, depuis son coffret Enedis : « Vivons heureux en attendant la mort ».
Un poète local donne l'alerte
C'est le poète rochefortais Philippe Baudry qui a donné l'alerte sur cette flambée de lyrisme urbain. Il commente l'affaire paraphrasant habilement Claude Nougaro : « Et même quand la pluie fait des claquettes, les poètes sont là ; depuis des siècles, régulièrement, ils sortent de leurs cachettes pour sourire aux passants. »
Quelle légalité pour ces poèmes sauvages ?
Reste la question épineuse de la légalité. Affichage sauvage ? Vandalisme en alexandrins ? Au service culture de la Ville, on assure n'y être absolument pour rien et l'initiative n'est pas vue d'un mauvais œil. Et pour cause, il est trop complexe de déposer une main courante contre Rutebeuf ou d'accuser Louise de Vilmorin de tapage diurne.
L'identité de notre Zorro des sonnets reste donc un mystère absolu. Un professeur de français à la retraite ? Un étudiant transi d'amour ? Un électricien ayant trouvé sa muse entre deux raccordements ? Qu'importe en attendant que le voile soit levé, certains Rochefortais ont levé le nez de leurs smartphones et répondent aux poètes. Sous un texte de Brigitte Fontaine, une plume anarchiste lui assène une devise de 1660 signée Ninon de Lenclos : « plaignons les tourterelles qui ne baisent qu'au printemps ». Tout un poème…



