De Bordeaux à Mont-de-Marsan, une longue tradition littéraire lie les grandes plumes régionales à la ferveur des stades et à la poésie du jeu. Revue de textes avant la finale des Bordelais.
Une hérésie fondatrice
Tout commence par une hérésie : le ballon, ce « petit dieu obèse et fuyant », selon le mot du demi d’ouverture et écrivain Pierre Mac Orlan (1882-1970), refuse la ligne droite. Ses rebonds, aussi capricieux qu’une diva de seconde zone, défient la logique. Il n’avance qu’en partant en arrière : tout pour se construire un destin littéraire.
Une feuille de match insolite
En 1913, avant que le canon ne tonne, un XV insolite évolue au parc de Saint-Cloud. Alain-Fournier (auteur du « Grand Meaulnes ») ajuste une passe pour Gaston Gallimard, futur fondateur de la Pléiade, sous le regard de Charles Péguy, propulsé capitaine et président d’honneur de ce « foot-ball rugby ». À l’ouverture, Pierre Mac Orlan orchestre la manœuvre tandis qu’à l’aile s’élance Jean Giraudoux, qui se décrit alors comme un trois-quarts « inégal mais parfait écrivain ». Habillés de leur maillot bleu à revers blancs, trois autres Bordelais complètent la fiche de match : Jacques Rivière, futur directeur de la NRF et beau-frère d’Alain-Fournier, ainsi que l’artiste André Lhote qui voit dans les lignes du rugby une forme de cubisme vivant. Ces jeunes auteurs ont tous écrit sur le rugby : Charles Péguy (« L’Argent » 1913), Pierre Mac Orlan (« Le Ballon de rugby » 1935), Jean Giraudoux (« Le Sport » 1928), Alain Fournier (« Miracles » posthume, 1924).
Pour les plumes du Sud-Ouest exilées à Paris, le rugby est un territoire sentimental à défendre : le beau jeu bordelais s’est éteint en 1911, achevant l’échappée bravache des Lions du Stade Bordelais, une des deux racines de l’actuelle Union Bordeaux Bègles. Entre 1899 et 1911, ils remportent sept titres de champion de France, dont six contre les Parisiens, brisant l’hégémonie de la Ville Lumière. Des vengeurs de la province… Pour comprendre l’onde de choc, il faut relire François Mauriac : « Les dimanches de match, au Bouscat, la ville semblait se vider par une blessure […] et tout ce fleuve de cris et de visages s’écoulait vers Sainte-Germaine » (« Le Désert de l’amour », 1925). Cette ferveur provinciale trouve son prolongement par la plume même des joueurs. Natif des Pyrénées-Atlantiques, l’ancien capitaine du XV de France et ailier des années 20, Adolphe Jauréguy publie en 1927 « Qui veut jouer avec moi ? ».
L’âge d’or : le Quinze littéraire
Alors que le pays se relève, en 1924, le journal « L’Auto » – ancêtre de « L’Équipe » – imagine un « Quinze de légende ». Giraudoux à l’aile pour sa fluidité, Mac Orlan en première ligne pour la dureté de la boue, Paul Morand à l’ouverture pour sa vitesse de phrase, et Montherlant, le guetteur solitaire, en dernier rempart. Ce panthéon fictif s’incarne dans le réel en René Maran. Premier prix Goncourt noir en 1921 (« Batouala »), l’écrivain martiniquais a usé ses crampons au lycée Montaigne à Bordeaux. Dans son roman « Le Cœur serré » (1931), il dépeint la fraternité de la sueur et des mêlées. C’est aussi l’heure où l’accent gascon entre dans la littérature populaire avec « Bidourre international » de Bénac et Thoumazo.
Des Hussards aux seigneurs de « L’Équipe »
Puis le rugby devient le refuge des « Hussards du verbe ». Antoine Blondin célèbre la poésie des Boniface : « Son frère et lui formaient un couple de princes raciniens qui drainait tous les cœurs avec soi. » Il convertit Roger Nimier au jeu, tandis que Kléber Haedens décroche le Grand prix du roman de l’Académie française en 1974 pour « Adios », où un journaliste sportif en mission à Cardiff rencontre une jeune femme qui partage sa passion du jeu. Pour ce bastion de l’insolence et de l’amitié, le style est une seconde nature.
À leurs côtés, de grandes plumes journalistiques poussent le reportage vers l’épopée. Denis Lalanne transforme ses chroniques de « L’Équipe » en récits homériques avec « Le Grand Combat », retraçant la tournée mythique du XV de France en Afrique du Sud en 1958. Le Bordelais Jean Lacouture fait entrer l’ovale par la grande porte du journal « Le Monde ». Dans son recueil « Le rugby, c’est un monde », il analyse un France-Galles avec la même hauteur de vue qu’un sommet de l’ONU ou qu’une crise ministérielle.
La lignée « Sud Ouest » : écrire comme on joue
Dans cette lignée qui va de Denis Lalanne à Pierre Veilletet, le style est roi. On y croise Denis Tillinac, l’ancien étudiant bordelais et futur patron de La Table Ronde, capable de filer en Solex jusqu’à Mont-de-Marsan pour un match, signe avec « Rugby Blues » son grand roman de la nostalgie ovale. On y trouve aussi le Limougeaud Jean Colombier, prix Renaudot 1990, qui conte dans « Béloni » l’histoire d’un pilier basque contrebandier exilé en Haute-Vienne. Ils écrivent comme on joue : avec des feintes, des métaphores et des accélérations. Et délaissent le score pour raconter le silence d’après match, la solitude de l’ailier ou l’ombre des tribunes de province.
On n’apprend pas à raconter l’ovale dans les écoles de journalisme, mais en lisant ses aînés, ou en épousant la fureur lyrique d’un Patrick Espagnet, qui injecte au récit le sang frais et l’argot des Landes. Ce dernier avait rassemblé 15 auteurs autour de leur même passion : « Rencontres ovales ». Pour honorer la mémoire du Landais, fauché avant d’avoir pu apporter sa contribution, ce livre collectif fut finalement édité en 2004. Même l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, Julien Gracq, succombe au virus. Dans « La Forme d’une ville » (1985) il se souvient comment, enfant à Nantes, n’ayant pas d’argent, il regardait les matchs par un trou dans la palissade du stade.
Plus récemment, l’auteur et journaliste Yves Harté, prix de l’Académie française, qui a couvert pour « Sud Ouest » plusieurs tournois des Cinq Nations ainsi que la première Coupe du monde de rugby, en 1987 en Nouvelle-Zélande, ressuscite en 2024 les frères Boniface dans « Les Magnifiques », aux éditions Sud Ouest. Serge Simon, ancien pilier de la « Tortue » de Bègles, écrit depuis l’épicentre : son texte « La Mêlée » est charnel, rempli de l’odeur du camphre, du bruit des vertèbres qui craquent. Une lignée littéraire ininterrompue qui continue de marquer son territoire par la langue.



