Il est sorti de l’Atelier de recherche et de création du Mobilier national le 4 mai. Après deux ans de restauration, le fumoir du palais de l’Élysée, commande du couple Pompidou pour ses appartements privés en 1972, retrouve ses lettres de noblesse. Démontée à la hâte à la demande de Valéry Giscard d’Estaing, qui souhaitait faire table rase de la décoration de son prédécesseur – à l’exception du plafond lumineux –, l’œuvre expérimentale autoportante était entreposée depuis plus de cinquante ans dans de mauvaises conditions. À partir du 27 juin, ce sera la pièce maîtresse de l’exposition consacrée à son designer, Pierre Paulin, que le musée Fabre met à l’honneur dans la plus grande rétrospective depuis celle du Centre Pompidou, en 2016.
Un designer de génie
Célèbre pour ses fauteuils, dont le légendaire Mushroom, souvent copié mais jamais égalé, il est considéré comme le plus grand designer du XXe siècle, et sa renommée dépasse nos frontières. Installé dans les années 1990 à Saint-Roman-de-Codières, dans les Cévennes, Pierre Paulin avait tissé un lien particulier avec la ville de Montpellier, où il venait également se faire soigner les dernières années de sa vie. En apprenant la restauration du fumoir, Florence Hudowicz, commissaire de l’exposition, a décidé de « faire enfin entrer le design au musée Fabre ».
Une exposition riche de cent pièces
Fauteuil Anneau et banquette Osaka : une entrée par la grande porte, tant le créateur a été prolifique des années 1950 (il est repéré au Salon des arts ménagers en 1953) à sa mort en 2009, année où il crée encore pour Ligne Roset. Une centaine de pièces vont ainsi trouver place dans l’espace des expositions temporaires. Impossible de faire l’impasse sur le célèbre fauteuil Anneau d’après-guerre, sur les sièges des années 1960 conçus avec des assises basses et élégantes, tels l’Orange Slice ou le Ribbon, sur les chaises longues et chaises de jardin des années 1970 ou encore sur le fauteuil de bureau tournant des années 1980.
Certains, prêtés par Artifort, l’un des éditeurs de Paulin, pourront même être essayés par les visiteurs. « Il aimait dire : “Une chaise ou un fauteuil, c’est pour poser ses fesses, rien d’autre” », nous raconte, amusée, sa seconde épouse, Maïa Paulin, qui prête via le Fonds Paulin, qu’elle préside, une trentaine de meubles, d’objets et d’archives. Seront aussi présentés une banquette modulaire, se prolongeant à volonté, dite Osaka, star de l’exposition universelle de 1970 ou des plans d’intérieur de voiture et des objets du quotidien, comme un fer à repasser, tous précieusement conservés par celle qui fut aussi son associée.
L'innovation au service du confort
Pierre Paulin, né en 1927 à Paris, renonce à la sculpture à cause d’une blessure à la main. Il se forme à l’architecture intérieure et à la décoration à l’école Camondo. Très vite, il privilégie une approche intuitive et expérimentale, centrée sur le corps, l’ergonomie et les matériaux contemporains. « Paulin est avant-gardiste parce que libérateur du corps et inspiré de la nature », rappelle Florence Hudowicz. Créer sur commande ne le rebute pas, bien au contraire. « Il souhaitait travailler pour le plus grand nombre, ce qui passait forcément par une démarche potentiellement industrielle. Tous les designers rêvaient d’une chaise moulée pour être produite en grande quantité ; lui l’a faite », salue la commissaire de l’exposition.
Il disait ainsi du Mushroom qu’il était « le meilleur objet industriellement parlant [qu’il ait] jamais dessiné. Comment voulez-vous faire plus économique ? Il n’y a qu’une seule matière, du tissu. Trois ronds en acier […] et quatre tiges qui les réunissent entre eux. Ensuite on lui met son maillot de bain et c’est terminé ! » En partenariat avec Maïa, il imagine ainsi des tissus d’ameublement qui épousent les formes, lavables et interchangeables. Certains tapis grimpent même au mur pour devenir tentures. Des échantillons de ces matériaux, conservés au Mobilier national, seront aussi exposés. « Paulin, comme dit son épouse, avait toujours une longueur d’avance », souligne Florence Hudowicz.
Pour preuves, ces maquettes incroyables, prêtées par le Centre Pompidou, destinées à un projet de meubles modulables pour des résidences et pensées avec le fabricant Herman Miller, si actuelles et intemporelles. Benjamin et Alice, respectivement fils et belle-fille du designer, réunis au sein de la société Paulin, Paulin & Paulin, ont de leur côté redonné vie au Vidéo Barnum, un prolongement d’une création inaboutie pour le Grand Palais en 1985. Allongé au sol, entouré d’écrans et de sons, le visiteur pourra vivre un retour vers le futur. N’oublions pas que les fauteuils signés Paulin, vus chez Kubrick notamment, inspirent encore les décors de films de science-fiction.
Informations pratiques
« Le Design selon Pierre Paulin (1927-2009) », au musée Fabre, du 27 juin au 1er novembre.
Un chantier d'exception pour le bicentenaire
Trois semaines de fermeture en mai pour des travaux de sondage… Ce n’est que le prélude du vaste chantier d’extension du musée, qui commencera véritablement en 2027 pour une livraison espérée début 2030. Objectifs : créer près de 1 000 m2 d’espaces d’expositions temporaires sous le parvis, et en récupérer 940 supplémentaires pour la collection permanente. « Depuis 2007, elle s’est considérablement enrichie grâce à un budget d’acquisition exceptionnel pour un musée en région, compris entre 600 000 et 700 000 euros par an. Ces œuvres doivent être montrées au public », estime Juliette Trey.
La directrice de l’établissement souhaite continuer à valoriser les chefs-d’œuvre de Courbet, Cabanel ou Poussin, tout en redonnant de l’ampleur au parcours moderne et contemporain, trop contraint depuis la donation de Raymond Depardon et l’acquisition de toiles de George-Daniel de Monfreid. On chuchote que le Sétois Robert Combas pourrait aussi faire son entrée au musée…
Mais il faudra attendre encore deux ans pour ce qui promet d’être un événement culturel d’ampleur : une exposition autour de la visite de Van Gogh et Gauguin au musée Fabre en décembre 1888. Les deux artistes, encore inconnus, étaient venus découvrir la collection Bruyas, notamment les œuvres de Courbet et de Delacroix. « L’occasion de comprendre comment cette visite a nourri leurs créations durant leurs deux mois de cohabitation à Arles, mais aussi de reconstituer un moment vertigineux, cinq jours avant que le peintre néerlandais ne se coupe l’oreille », se réjouit Florence Hudowicz, conservatrice en chef du patrimoine. Des prêts prestigieux sont attendus, notamment en lien avec le musée Van Gogh d’Amsterdam.



