Yann Le Cun quitte Meta pour fonder sa propre start-up d'IA valorisée 3 milliards
Yann Le Cun quitte Meta pour fonder sa start-up d'IA

Le départ fracassant d'une figure historique de l'intelligence artificielle

La scène se déroulait lors du Paris-Saclay Summit, le grand rendez-vous technologique et scientifique organisé chaque année par Le Point. Yoshua Bengio, chercheur émérite de l'université de Montréal et directeur scientifique du Mila, quittait le plateau où allait lui succéder Yann Le Cun. Ces deux scientifiques partagent le prestigieux prix Turing, décerné en 2018 pour leurs contributions majeures au deep learning, mais divergent sur la régulation de l'intelligence artificielle. Malgré leurs différences, ils entretiennent une amitié respectueuse.

Un transfert comparable à celui de Mbappé

Moins d'un an après cet échange, Yann Le Cun, 65 ans, confirme les intuitions de son collègue. Après douze années de service chez Meta, où il dirigeait les recherches en intelligence artificielle, le scientifique français claque la porte du géant pour créer sa propre entreprise. Ce départ représente une onde de choc dans la Silicon Valley, comparable selon certains observateurs au transfert d'une star du football vers son propre club.

Peu connu du grand public mais vénéré dans le milieu, Yann Le Cun a formé toute une génération de chercheurs. Parmi ses anciens étudiants figurent Raia Hadsell de DeepMind, Koray Kavukcuoglu de Google, et les cofondateurs de Perplexity. Son palmarès impressionnant comprend le prix Princesse-des-Asturies et le Queen Elizabeth Prize for Engineering décerné par le roi Charles III en 2025.

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Une valorisation record avant même le lancement

Les détails de sa nouvelle entreprise seront dévoilés mi-janvier, mais les chiffres circulant donnent le vertige. Selon le Financial Times, Yann Le Cun aurait déjà convaincu des investisseurs d'engager plus de 500 millions d'euros, valorisant ainsi sa société à 3 milliards de dollars avant même qu'elle ne commence réellement ses activités.

Mark Zuckerberg, qui avait recruté personnellement le chercheur en 2013, a réagi publiquement à ce départ : « Yann, merci pour tout ce que tu as fait pour faire progresser Meta et le domaine de l'IA. Ta vision et ton leadership chez FAIR ont placé la barre très haut. »

La naissance d'Advanced Machine Intelligence

La start-up se nommera Advanced Machine Intelligence (AMI). Yann Le Cun explique sa motivation : « Avec mon entreprise, je veux provoquer la prochaine grande révolution de l'IA. On le fera grâce à des systèmes qui comprennent le monde physique, dotés d'une mémoire, capables de raisonner et de planifier des séquences d'actions complexes. »

Le scientifique compare les capacités actuelles de l'IA à celles d'un animal : « Un chat de gouttière possède un modèle mental du monde physique bien supérieur à ce que permet aujourd'hui ChatGPT, Claude ou encore Perplexity. »

Les raisons d'un divorce annoncé

La rupture avec Meta couvait depuis longtemps. L'été dernier, Mark Zuckerberg a recruté Alexandr Wang, fondateur de Scale AI, pour diriger une nouvelle division baptisée Superintelligence. Placé sous la direction de ce jeune entrepreneur de 29 ans, Yann Le Cun s'est retrouvé dans une position inconfortable qui a précipité son départ.

Le chercheur français entend désormais poursuivre ses travaux sur les « world models », des architectures capables de comprendre le monde physique à partir de vidéos et de données spatiales. Contrairement aux grands modèles de langage actuels qu'il juge incapables de raisonner véritablement, il vise à développer des systèmes plus complets.

Un parcours exceptionnel

Né en juillet 1960 à Soisy-sous-Montmorency, Yann Le Cun a été marqué à vie par le film « 2001 : l'Odyssée de l'espace » qu'il a découvert à 8 ans. Après des études à l'ESIEE Paris et à l'université Pierre-et-Marie-Curie, il soutient une thèse sur l'algorithme de rétropropagation du gradient. En 1987, il rejoint l'université de Toronto, amorçant une carrière principalement nord-américaine.

Il travaille ensuite près de dix ans chez AT&T, avant d'être recruté par Meta en 2013. En 2016, il occupe la chaire Informatique et sciences numériques au Collège de France, expérience qu'il qualifie de « magique ».

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Une vision optimiste de l'intelligence artificielle

Contrairement à certains de ses pairs qui alertent sur les dangers potentiels de l'IA, Yann Le Cun y voit l'avènement d'un nouveau siècle des Lumières. « Si je pensais que l'IA pouvait avoir un quelconque effet délétère sur la société, je ferais autre chose », affirme-t-il.

Le chercheur poursuit deux objectifs : « Un but scientifique : comprendre les mécanismes de l'intelligence. Et un but technologique et sociétal : amplifier l'intelligence humaine pour accélérer le progrès et le bien-être. Nous souffrons essentiellement d'un manque d'intelligence. »

Ancrage français et préoccupations américaines

AMI Labs sera basée à Paris, au moins pour sa division recherche. Yann Le Cun, qui réside à New York avec sa femme depuis 2008, a toujours plaidé pour le renforcement de l'écosystème européen. Il avait déjà convaincu Meta d'ouvrir son laboratoire FAIR à Paris en 2015.

La direction opérationnelle sera assurée par Alexandre Lebrun, polytechnicien de 48 ans et ancien de Facebook, fondateur de Nabla. Yann Le Cun occupera le poste de président exécutif.

Le chercheur exprime des inquiétudes concernant l'écosystème de la recherche américaine : « Tout ce système de financement de la recherche, de compétition entre les universités, qui a fait le succès de la science américaine et est en train d'être détruit. »

Positions tranchées et vision philosophique

Interrogé sur diverses propositions technologiques, Yann Le Cun se montre sans concession. Concernant l'idée d'Elon Musk de supprimer l'apprentissage des langues étrangères, il répond : « C'est aussi absurde que de dire qu'il faut arrêter d'enseigner le calcul mental parce que les calculatrices existent. »

Sur la motivation d'Alex Wang, son successeur chez Meta, qui envisage d'implanter des puces Neuralink à ses futurs enfants, il est tout aussi catégorique : « C'est un délire total. »

Sa propre motivation reste ancrée dans la découverte scientifique : « Ce qui me guide, c'est le plaisir de la découverte, le fait de comprendre quelque chose que personne n'avait encore compris, et la satisfaction de produire un artefact nouveau qui puisse, même modestement, améliorer la condition humaine. »