Tariq Krim alerte sur le Big Shift numérique : la France face à un risque de décrochage stratégique
Tariq Krim : la France pas prête pour le Big Shift numérique

Le réveil numérique de la France face aux menaces géopolitiques

Depuis des années, Tariq Krim, ancien vice-président du Conseil national du numérique et éditeur de Cybernetica.fr, alerte sur l'absence de stratégie numérique française. Les événements récents lui donnent tragiquement raison, révélant une vulnérabilité croissante face à ce qu'il nomme le « Big Shift » – le grand bouleversement numérique en cours.

Des attaques sans précédent qui révèlent nos faiblesses

Fin janvier 2026, un pirate informatique a accédé au FICOBA, le fichier national des comptes bancaires, dérobant les données personnelles de 1,2 million de Français. Cette fuite d'ampleur inédite, révélée par Bercy le 18 février, illustre la fragilité de nos systèmes. Dans le même temps, Donald Trump a interdit de séjour aux États-Unis Thierry Breton, l'ex-commissaire européen à l'origine du Digital Services Act, l'accusant de « censure ». Un signal clair : Washington punit désormais ceux qui osent réguler ses plateformes.

Le scénario d'un découplage numérique, où les Américains couperaient l'accès de l'Europe à leurs services cloud (Google, Amazon, Microsoft), n'est plus dystopique. 80% des entreprises et administrations européennes en dépendent. Des précédents existent : le président américain a déjà suspendu l'accès à des services numériques pour des juges de la Cour pénale internationale.

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La guerre hybride aux portes de l'Europe

La menace ne vient pas uniquement des États-Unis. Le 25 décembre 2024, un pétrolier de la « flotte fantôme » russe a saboté le câble électrique et plusieurs câbles télécom reliant l'Estonie à la Finlande sous la mer Baltique. Cet acte de guerre hybride s'ajoute aux blackouts internet massifs infligés à l'Ukraine depuis 2022 par la cyberguerre russe. Nos infrastructures numériques sont devenues des cibles stratégiques.

Le Big Shift : trois révolutions qui changent la donne

Dans un entretien exclusif, Tariq Krim détaille les trois dimensions du Big Shift :

  1. La géopolitique du numérique : « Nous n'avons toujours pas de doctrine géopolitique numérique claire. Nous n'avons jamais voulu voir que les grandes plateformes de la Silicon Valley sont totalement alignées avec l'administration américaine. »
  2. La guerre cyber : « La France est l'un des pays les plus attaqués cette année. La majorité des Français ont été piratés via un service qu'ils utilisent quotidiennement. Les services sont débordés et le budget n'est pas à la hauteur du risque. »
  3. L'intelligence artificielle : « L'IA est une véritable remise en cause de la gouvernance et des pouvoirs dans les organisations. Elle révèle toutes les niches d'improductivité. »

Pourquoi la France n'est-elle pas prête ?

« La première raison, c'est que nous n'avons toujours pas de doctrine géopolitique numérique claire », explique Tariq Krim. « Ensuite, nous n'avons jamais eu de politique claire de souveraineté numérique des infrastructures car une grande partie des hauts fonctionnaires pensent que la situation actuelle ne durera pas. C'est évidemment une erreur majeure d'analyse. »

Sur l'IA, les questions sont concrètes : « A-t-on encore du travail pour les jeunes ? Ou bien sont-ils remplacés par des agents IA ? Et surtout, est-ce que nos grandes organisations bureaucratiques vont pouvoir résister à la reconfiguration des connaissances ? »

Des mesures urgentes pour regagner notre souveraineté

Tariq Krim préconise des actions immédiates :

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  • Quitter les réseaux sociaux toxiques : « L'ensemble des institutions françaises et européennes devraient immédiatement quitter TikTok et X pour se reporter sur le fediverse (Mastodon, Bluesky) et réinstaurer les flux RSS. »
  • Investir dans des infrastructures souveraines : « Il faut remettre en avant toutes les infrastructures indépendantes qui existaient avant la grande consolidation des GAFAM. »
  • Réhumaniser l'administration : « Quand un ancien Premier ministre annonce qu'il va y avoir des chatbots partout dans l'administration, la plupart des Français sont inquiets. Ils savent que ce n'est pas de la modernité, mais un abandon. »

Trois grands chantiers pour la décennie

  1. Une identité numérique bien faite : « Un projet aussi essentiel que la carte Vitale, pas une simple app iPhone que personne n'utilise. »
  2. Un agrégateur des services de l'État : « Une sorte de Netvibes du service public qui permette à tout citoyen d'avoir accès à tout ce dont il peut avoir besoin. »
  3. Réduire la dette temporelle : « Les milliards d'heures que nous perdons parce que les services numériques ne fonctionnent pas toujours bien. Rendre les services impeccables doit être une priorité politique. »

Vers un État providence numérique

« Je pense que le monde a changé et les deux doctrines actuelles, à savoir la startup nation et l'État plateforme, ne sont plus capables d'amener la France en leader », affirme Tariq Krim. « L'objectif, c'est un État providence numérique. Un État qui aide, mais un État qui aide de manière efficace. »

Il appelle à un « projet Notre-Dame du numérique » qui s'inspirerait davantage de services comme Wikipédia ou Archive.org que du modèle GAFAM. « Il faut aussi arrêter avec le tout internet qui ne marche pas pour beaucoup de gens. Si nous devenons un modèle, alors nous retrouverons notre place de leader dans le monde. »

L'Europe face au défi des champions numériques

Le problème fondamental selon Tariq Krim : « Tous les outils de distribution, de croissance et de monétisation sont américains. La bourse, c'est le Nasdaq. Les plateformes, les moteurs de recherche, les services de cloud. Tous les outils de développement sont américains. »

Des solutions émergent : un vingt-huitième régime européen avec des règles simplifiées, un meilleur financement des entreprises en phase avancée, et surtout « une bourse européenne dédiée à la tech » pour concurrencer le Nasdaq.

2027 : l'élection qui sera disruptée par l'IA

« Je pense que l'élection de 2027 sera totalement disruptée par l'intelligence artificielle », prédit Tariq Krim. « L'IA pose la question du travail des jeunes et celle de l'efficacité de l'administration, pas juste les promesses. Elle pose aussi la question du rapport à la connaissance, à l'école, à la culture, à... absolument tout en réalité. »

« Vouloir limiter une politique d'IA à quelques annonces de financement et un peu de com est une vision étroite », conclut-il. « Je pense que la plupart des politiques n'ont toujours pas compris le monde dans lequel on est entré. Les Français, eux, ont l'intuition qu'à l'avenir ils ont à la fois besoin d'être protégés du Big Shift, mais de bénéficier des avantages technologiques. »

Le message est clair : face au Big Shift, la France doit rapidement développer une stratégie numérique cohérente, investir dans des infrastructures souveraines, et repenser son administration à l'ère de l'IA. Le temps presse.