L'épuisement cognitif des utilisateurs intensifs d'intelligence artificielle
Une réalité paradoxale émerge dans le monde professionnel : alors que l'intelligence artificielle promettait de libérer les travailleurs des tâches répétitives, de nombreux utilisateurs intensifs rapportent désormais une saturation cognitive croissante. Trop de lignes de code à analyser, des armées d'assistants d'intelligence artificielle à superviser, de longs prompts à rédiger avec précision : la gestion quotidienne de multiples agents automates génère une fatigue mentale inattendue.
Le « brain fry » ou le cerveau cuit par l'IA
Les consultants du cabinet Boston Consulting Group ont identifié et nommé ce phénomène : le « AI brain fry », que l'on pourrait traduire par « cerveau cuit par l'IA ». Ils le définissent comme la fatigue mentale liée à l'utilisation ou la supervision excessives d'outils d'intelligence artificielle, dépassant nos capacités cognitives naturelles. Après la révolution ChatGPT en 2022, l'année 2024 a vu l'explosion des agents IA capables d'effectuer une multitude de tâches sur simple demande.
« Les gens qui font des burn-out ne font pas qu'utiliser l'IA. Ils créent 100 agents qu'ils doivent gérer en continu », a récemment écrit sur X Tim Norton, du cabinet de conseil en intégration d'intelligence artificielle nouvreLabs. L'utilisateur est devenu d'un seul coup chef d'orchestre et producteur, une double casquette qui s'avère particulièrement exigeante mentalement.
Une nouvelle charge mentale spécifique
Beaucoup d'experts, dont le Boston Consulting Group, évitent néanmoins d'utiliser le terme burn-out, qui correspond généralement à un état de détresse associé à une perte de motivation. Leur étude menée auprès de 1 488 professionnels aux États-Unis a même montré une baisse du taux de burn-out lorsque l'IA prend en charge des tâches répétitives.
« C'est un nouveau type de charge mentale », suggère Ben Wigler, cofondateur de la start-up LoveMind AI, qui travaille sur les interactions entre humains et IA. « Avec ces modèles, il faut faire du baby-sitting constant. » Pour l'instant, ce « brain fry » se manifeste principalement chez les développeurs informatiques, la programmation étant l'application la plus évidente pour l'IA et ses agents.
L'ironie du code généré par IA
« L'ironie cruelle est que le code généré par IA nécessite un examen plus précautionneux que celui écrit par des humains », décrit l'ingénieur informatique Siddhant Khare sur son blog. Cette vérification approfondie représente une charge cognitive supplémentaire importante. Selon l'étude du Boston Consulting Group, les salariés victimes de « brain fry » commettent 39 % d'erreurs majeures supplémentaires dans leur travail.
« S'en remettre à des centaines de lignes de code écrites par de l'IA, c'est vraiment flippant », confie Adam Mackintosh, programmeur dans une entreprise canadienne. « Il y a un risque réel de failles de sécurité ou simplement de ne pas comprendre l'intégralité du programme. »
Le coût caché de la productivité
Ben Wigler rappelle également que l'activation d'agents IA coûte très cher en puissance de calcul louée auprès des fournisseurs d'informatique à distance. « Si un modèle comprend mal quelque chose et se lance dans une mission inappropriée, c'est de l'argent littéralement jeté par la fenêtre », explique-t-il.
Adam Mackintosh avoue parfois céder à la tentation d'aller toujours plus loin, au point d'en perdre la notion du temps. « Beaucoup de créateurs d'entreprises travaillent tard le soir, et quand vous avez de la productivité à cette échelle, cela incite à rester encore plus tard », témoigne l'entrepreneur, qui évoque des journées se terminant régulièrement à 2 ou 3 heures du matin.
Il se souvient particulièrement d'une session marathon de 15 heures d'affilée consacrée à la mise au point d'une application, avec 25 000 lignes de code générées à l'arrivée. « À la fin, je ne pouvais plus coder », raconte-t-il. « J'étais irritable et je ne voulais pas répondre aux questions qu'on me posait sur ma journée. »
La difficulté de décrocher
Un musicien et professeur, qui préfère garder l'anonymat, confesse avoir lui aussi du mal à décrocher. « Au lieu de mettre mon cerveau sur pause et de regarder une série à la télé, je vais finir ma soirée à essayer différentes choses avec l'IA », admet-il. Cette difficulté à se déconnecter illustre bien l'emprise que peut exercer cette technologie sur ses utilisateurs les plus engagés.
Il est important de noter que toutes les personnes interrogées voient dans l'apport de l'IA un solde nettement positif, malgré ces inconvénients cognitifs. Les gains de productivité et de créativité restent substantiels, mais nécessitent une gestion plus consciente.
La nécessité de fixer des limites
Dans son étude publiée début mars dans la Harvard Business Review, le Boston Consulting Group recommande aux entreprises de fixer des limites claires concernant l'utilisation et la supervision de l'IA pour chaque employé. Une approche structurée pourrait prévenir cette saturation cognitive tout en maximisant les bénéfices de la technologie.
« Le fait de prendre soin de soi n'est pas vraiment une valeur qu'on retrouve dans les entreprises américaines », constate Ben Wigler avec réalisme. « Donc je suis très sceptique sur le fait que cette hausse de productivité soit une bonne chose ou produise un résultat de qualité à long terme sans garde-fous appropriés. »
Cette nouvelle forme de fatigue professionnelle pose des questions fondamentales sur notre relation aux technologies cognitives et sur la nécessité de développer des pratiques d'utilisation plus équilibrées et durables.



