L'intelligence artificielle réinvente notre rapport à la langue française
Des publicités aux communiqués officiels, en passant par les comptes rendus de réunion, les courriels, les discours et même les chansons : l'intelligence artificielle s'immisce désormais dans l'élaboration de nombreux textes. Leurs auteurs sollicitent fréquemment l'assistance d'un LLM – large language model ou « grand modèle de langage » –, ces modèles d'IA capables de comprendre et de générer des textes en « langage humain ». Si la technologie intervient systématiquement dans la création textuelle, ne serait-ce que dans les étapes préparatoires menant à la version définitive, le langage risque de perdre progressivement sa dimension humaine. Dès lors, une question fondamentale se pose : quel impact réel l'intelligence artificielle exerce-t-elle sur notre langue ? Les LLM enrichissent-ils véritablement le français ou contribuent-ils plutôt à son appauvrissement ?
Une longue histoire de turbulences technolinguistiques
Cette interrogation ne constitue pas la première zone de turbulences technologiques que la langue française traverse. Dès le XVe siècle, l'imprimerie a révolutionné l'orthographe en établissant un standard uniforme, alors que chaque copiste appliquait auparavant ses propres règles. « Les imprimeurs étaient des réformateurs, et cela a eu un effet technologique sur la langue, qui a été renforcé par l'intérêt des gens pour la lecture », explique Bernard Cerquiglini, professeur émérite de l'université Paris Cité et membre de l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique.
« L'école pour tous a également eu un impact considérable sur la langue : apprendre le français standard de l'écrit avec des règles grammaticales et orthographiques a fait diminuer les parlers régionaux et a gommé les différences », rappelle Aliyah Morgenstern, linguiste française spécialiste de l'acquisition du langage chez l'enfant et professeure à l'université Sorbonne-Nouvelle. « Mais rien que l'invention de l'écrit, par rapport aux cultures orales, a, à elle seule, gommé les différences ! Chacun avait sa version des contes, que ce soit sur le fond ou sur la forme. »
La machine fonctionne désormais pour le texte, y compris littéraire
Les linguistes ont longtemps observé avec un certain dédain les balbutiements des outils numériques. Bernard Cerquiglini reconnaît d'ailleurs avoir passé trente ans de sa carrière à ironiser sur la traduction automatique. Mais aujourd'hui, le constat s'impose avec une évidence incontestable : « La machine fonctionne désormais pour le texte, y compris littéraire. » Cette révolution technologique ne se contente pas de traduire des mots : elle redéfinit profondément notre rapport à l'identité linguistique et à la communication universelle.
« L'IA met un terme à l'idée d'une langue universelle, projet qui a autrefois porté l'espéranto avant de consacrer l'anglais comme langue internationale. Désormais, c'est chacun dans sa langue. C'est l'épiphanie du plurilinguisme. » Mais si cette technologie permet effectivement de simplifier les échanges internationaux, elle présente également des zones d'ombre préoccupantes.
L'IA est d'abord anglophone : un défi pour le français
Le revers de la médaille réside dans la neutralité excessive des algorithmes. L'intelligence artificielle porte mal son nom, selon Bernard Cerquiglini : « Elle travaille sur du connu. L'IA n'innove pas sur les contenus, et c'est pareil dans la forme : les textes sont écrits dans un français fade. » Cette « fadeur » s'explique notamment par le fait que l'IA consulte principalement des données anglophones, au détriment des sources francophones. « Il y a là un point de vigilance, mais il n'y a pas encore de crainte à ce stade », avertit le linguiste. On risque cependant d'adopter progressivement ce français convenu, banal, produit mécaniquement par l'intelligence artificielle. Certes, elle ne commet pas de fautes de français, mais les textes générés manquent cruellement de saveur et d'originalité.
Aliyah Morgenstern confirme cette tendance inquiétante : « La langue écrite plus que l'orale est en train de changer. Elle se standardise, car l'IA calcule la façon moyenne de s'exprimer. » La chercheuse remarque qu'avant l'avènement de l'intelligence artificielle, les échanges qu'elle entretenait en anglais avec des collègues du monde entier étaient marqués par des habitudes, des formules ou des réflexes propres à chaque culture, mais que cette richesse disparaît progressivement.
Et la linguiste d'encourager vivement les interactions en face à face, pour « préserver les pratiques humaines » : « Pour interagir entre plusieurs locuteurs qui parlent des langues différentes, on passe maintenant par la technologie : il y a un intermédiaire. Il faut encourager les situations de la vie réelle pour maintenir le langage spontané, qui est bien plus riche : on peut aller dans le sens que l'on veut, reformuler, changer de sujets, se chevaucher… Avec l'IA, nous sommes obligés de parler les uns après les autres… On ne mêle plus le sensoriel et l'interaction du langage : c'est beau d'échanger pendant qu'on fait autre chose, comme la cuisine ou une promenade. Ce qui nourrit le plus le langage, c'est de l'ancrer dans le quotidien. »
« Fadeur » et « standardisation policée » : les écueils majeurs
Mais il n'y a pas que la fadeur des textes produits par l'IA générative qui préoccupe les experts. Comme l'explique Laurence Devillers, professeure d'informatique appliquée aux sciences sociales à Sorbonne Université, l'écueil principal de ces générateurs de textes réside surtout dans leur standardisation excessive.
« Ces IA génératives ne sont pas neutres, elles auront probablement une grande influence politique. La réponse de l'IA dépend des données d'apprentissage. Elle pourrait être d'extrême droite ou d'extrême gauche ! »
« Nous sommes déjà influencés par le fait que le cœur de cette IA repose majoritairement sur l'anglais, alors que notre manière de penser en français est différente. Il existe donc également un risque d'uniformisation culturelle. » Et l'autrice de Savoir vivre avec l'IA (Denoël, 2026) de prendre l'exemple concret d'une demande faite à l'intelligence artificielle de produire l'image d'un jeune recevant un diplôme : « On obtient alors le cliché du chapeau carré à pompon et de la toge, tel que cela se passe dans le monde anglo-saxon. »
Cela soulève également la question cruciale de la véracité du discours, car selon la chercheuse en intelligence artificielle au sein du Laboratoire interdisciplinaire des sciences du numérique (LISN) – au sein duquel sont associés le CNRS, l'université Paris-Saclay, l'Inria et CentraleSupélec –, le résultat apparaît souvent lisse et sans relief : « Nous nous dirigeons vers une standardisation policée, dépourvue d'émotion. L'IA est déconnectée du réel. Son discours manque de qualia [qualités ressenties consciemment, NDLR], d'émotions authentiques et d'une véritable vision du monde. Cela a un impact, car ces générateurs de textes finiront par influencer notre langage et la manière dont nous comprenons les autres et le monde. »
Une génération tiraillée entre minimalisme numérique et rédaction assistée
L'évolution de la langue ne provient pas seulement de l'algorithme lui-même, mais également de notre adaptation progressive à ses contraintes, particulièrement chez les plus jeunes utilisateurs. Laurence Devillers observe une fracture inquiétante dans la manière dont les enfants s'approprient le langage, tiraillés entre le minimalisme des réseaux sociaux et la rédaction assistée par intelligence artificielle : « On demande aux jeunes de s'exprimer en peu de caractères, et ils ne s'expriment que comme cela maintenant. Le niveau d'orthographe est incroyablement bas. Ils apprennent deux langues : celle de Twitter, ou des réseaux sociaux, et celle qu'ils parlent à l'oral. Mais à force, ils développent des idées à moitié, car le discours est limité. »
Cette simplification excessive crée un paradoxe troublant : les mêmes élèves qui s'expriment par des raccourcis sur les réseaux sociaux utilisent simultanément ChatGPT pour produire des rédactions complexes dont ils ne maîtrisent pas véritablement le contenu, contraignant ainsi leurs enseignants à repenser complètement leurs méthodes pédagogiques.
Création lexicale et moteur d'égalité : les opportunités positives
Pourtant, il ne s'agit pas de rejeter en bloc cet outil technologique, mais plutôt de se l'approprier intelligemment. Bernard Cerquiglini y perçoit une opportunité significative, notamment pour la création lexicale : « L'IA pourrait nous aider à créer des mots, car les commissions de terminologies françaises, belges et québécoises travaillent très bien, mais sont débordées, et il faut que le français puisse dire notre monde aussi bien que l'anglais. Les besoins sont immenses, notamment pour trouver des mots équivalents aux anglicismes. »
Au-delà du simple lexique, l'intelligence artificielle pourrait agir comme un puissant moteur d'égalité sociale en brisant le « culte de l'orthographe », ce marqueur social impitoyable qui pénalise injustement de nombreux talents. Le linguiste assume une position résolument pragmatique : « Un CV avec trois fautes ne sera pas retenu. Pour qu'un CV soit correct, on utilise un correcteur ou, pourquoi pas, l'IA, et un gamin brillant ne sera plus retoqué à cause de son orthographe. »
Laurence Devillers estime quant à elle qu'il est nécessaire d'apprendre au plus vite, à l'école notamment, à « challenger » l'intelligence artificielle générative, c'est-à-dire à mettre systématiquement sa parole en doute et à comprendre la façon dont elle « raisonne » à partir des statistiques et d'un peu de hasard. « On doit faire en sorte de comprendre la machine, la manipulation. Malgré l'évolution que cette technologie connaîtra, elle sera toujours différente de l'intelligence humaine. Le ressenti est une composante indispensable de l'intelligence. »
La chercheuse considère également qu'il va falloir savoir exploiter judicieusement l'intelligence artificielle, contourner ses interdits et exploiter ses failles potentielles. « On doit inventer des mesures pour comprendre la machine, la manipulation. Malgré l'évolution que cette technologie va connaître, elle n'ira cependant pas jusqu'à égaler l'intelligence humaine. »
Un objectif fondamental : « aller au-delà du résultat produit par l'IA »
L'évolution accélérée de la langue pose inévitablement la question de notre humanité profonde, et c'est précisément pour cette raison qu'il va falloir continuer à s'exprimer le plus naturellement possible à l'écrit comme à l'oral, en préservant notre singularité expressive.
Aliyah Morgenstern nous alerte également sur la perte progressive de la diversité du vivant dans nos mots : « Chaque être humain a sa langue à lui, construite à partir de son expérience. Si on gomme ces minuscules variétés de la langue, on perd la diversité, de la même manière que l'on perd de la biodiversité. »
Et la linguiste de regretter amèrement que toutes les langues s'uniformisent progressivement. « Le français sera correct, mais exprimé dans la moyenne de tous les textes que l'IA aura “digérés”, donc on va perdre le style de chacun. »
Pour Laurence Devillers, il faut plus que jamais développer son esprit critique, son inventivité et faire ses gammes avec les fondamentaux littéraires, les mathématiques… « On doit apprendre les raisonnements scientifiques, le doute… Il s'agit d'aller au-delà du résultat produit par l'IA en cherchant à mieux s'en servir, en comprenant ce qu'elle apporte, tout en veillant à préserver nos savoir-faire sans les IA génératives. »
Dans un monde où l'intelligence artificielle est désormais capable de produire des textes techniquement parfaits, il devient impératif de cultiver un style personnel pour se démarquer de la machine, pour affirmer résolument son humanité, car cette dernière échappe au calcul des probabilités. Elle est pétrie d'aspérités et demeure, par essence, imprévisible et créative.
Il était une fois des petits malins…
Bertrand Périer rappelle avec force que la parole authentique et l'expression de soi restent essentielles : « Il faut préférer la vérité de la rencontre à la perfection de façade, assure l'avocat et spécialiste de l'éloquence. C'est dans cette capacité à se dévoiler et à assumer sa singularité que l'humain se distingue du robot, car l'expression de sa personnalité, au-delà de son message, prime. »
Et certains petits malins l'ont parfaitement compris. Au lycée comme à l'université, les jeunes ajoutent désormais des erreurs délibérées dans leurs devoirs pour tenter de dissimuler habilement le recours à l'intelligence artificielle. La faute volontaire comme dernier rempart symbolique de l'humanité contre la perfection algorithmique.



