Laura Sibony : « Je me méfie plus des mains dans lesquelles sont ces IA »
Laura Sibony : « Je me méfie plus des mains dans lesquelles sont ces IA »

Laura Sibony, spécialiste de l'intelligence artificielle, était en dédicace depuis vendredi au Festival du livre de Mouans-Sartoux, qui se poursuit jusqu'au dimanche 4 octobre. Elle y a présenté son ouvrage « Fantasia, contes et légendes de l'intelligence artificielle » (Grasset), un état des lieux critique de cette technologie. Elle sera sur scène dimanche à 16 heures pour un entretien très attendu.

Une approche philosophique et écoresponsable

« L'IA, c'est un concept humain aux multiples facettes, au même titre que l'amour ou la mort, et non pas une “chose” sous l'angle purement tech », résume Laura Sibony, qui a fait de ce recadrage philosophique l'esprit de son livre. Fidèle du festival, elle est en résidence d'écriture à Mouans-Sartoux jusqu'à fin novembre. Elle apprécie particulièrement l'atmosphère de cet événement : « C'est un des festivals les plus sympathiques. Et on a un souci commun autour de la nutrition : Mouans-Sartoux est connu pour ça, tout y est bio et local ! »

Cette démarche écoresponsable sera liée à la technologie lors de prochains ateliers scolaires : « L'IA va nous servir de porte d'entrée pour intéresser les jeunes à la cuisine zéro déchet et à la nutrition dans le cadre de la lutte contre l'obésité », explique-t-elle.

De la recommandation littéraire à Google Arts & Culture

Le parcours de Laura Sibony remonte à dix ans, lorsqu'elle était étudiante à HEC. Sa thèse professionnelle portait sur une question : comment savoir si un lecteur va aimer un ouvrage avant d'en avoir tourné la première page ? « C'est émouvant d'en parler aujourd'hui parce que ça fait dix ans, et je reviens là où j'avais commencé cette thèse », confie-t-elle. À l'époque, la recommandation reposait sur le basique : « les clients ayant acheté ceci ont aussi acheté cela ».

Pour dépasser ces biais, elle s'intéresse aux travaux de Google Arts & Culture, qu'elle rejoint ensuite pour travailler sur la curation d'œuvres grâce aux algorithmes. De cette expérience naît une conviction : la création culturelle est notre « boule de cristal ». « Observer ce qui se passe entre art et tech, c'est un bon moyen de prédire quels seront les usages plus généraux de notre intelligence artificielle », explique-t-elle.

Le livre devenu « produit » et la concentration des pouvoirs

Cette analyse résonne avec l'actualité littéraire récente, notamment l'affaire Thélyson Orélien, dont le roman « C'était ça ou mourir », prix du roman Fnac, a été accusé d'avoir été écrit par l'IA et retiré de la sélection du Goncourt. Laura Sibony livre un constat sans concession : « Pour moi, c'est surtout triste. Ça montre surtout que le livre est devenu un produit. Il a été acheté au Canada entre 100 000 et 300 000 euros, on ne sait pas encore très bien, donc il y avait une logique d'investissement, de rentabilisation. C'est dommage de l'avoir autant porté aux nues alors qu'il y a 400 auteurs par rentrée littéraire, et de le descendre aussi bas, surtout sous des prétextes racistes. »

L'autrice s'inquiète également de l'alignement récent entre Donald Trump et Xi Jinping, tous deux opposés à une réglementation stricte de l'IA. « Parmi les dix fortunes de l'IA, neuf sont américaines. On assiste à une concentration de toutes les couches - infrastructures, financements, données, modèles - dans les mains d'entreprises privées qui ne sont quasiment pas soumises à la régulation. Un pouvoir aussi monumental, sans contre-pouvoir, je ne vois pas comment ça pourrait donner de bonnes choses », déplore-t-elle.

Fascination, effroi et esprit critique

Le titre de son ouvrage, « Fantasia », fait référence à la fois à l'Apprenti Sorcier de Disney et aux cavalcades équestres du Maghreb, en clin d'œil à ses grands-parents établis au Maroc, auquel le livre est dédié. « Ces courses sont quelque chose à la fois très brillant, coloré, plein d'action, et effrayant. Ça résume exactement ce qu'est l'IA : fascinante et effrayante à la fois. »

Pour ne pas céder à la paranoïa ni au profilage politique, elle plaide pour un critical thinking engagé, une approche de réflexion rigoureuse et analytique. « Quand on dit “voilà mon profil, pour qui dois-je voter ?”, on fait une autoroute au profiling », souligne-t-elle. « Ce ne sont pas les IA qui ont inventé le napalm, ce sont bien des humains. Je me méfie plus des mains dans lesquelles sont ces IA que de la technologie elle-même. » Une invitation lucide à reprendre en main nos outils avant qu'ils ne choisissent à notre place. L'entretien avec Laura Sibony aura lieu dimanche à 16 heures au Festival du livre de Mouans-Sartoux.