Le duel des ouvreurs : Jalibert contre Russell, une opposition de styles au sommet
Le match entre l'Écosse et la France dans le Tournoi des Six Nations mettra aux prises deux des ouvreurs les plus spectaculaires de la planète rugby. Matthieu Jalibert et Finn Russell s'affrontent dans un duel haut en couleur qui promet d'être déterminant pour l'issue de la rencontre. Décryptage avec l'ancien numéro 10 des Bleus Yann Delaigue, qui a porté le maillot tricolore à vingt reprises.
Des styles complémentaires : créateurs imprévisibles
Yann Delaigue n'y va pas par quatre chemins : « J'adore ces deux joueurs. Ils ont cette créativité en eux, cette façon de jouer avec la tête haute, en analyse permanente pour trouver des solutions », explique-t-il. « Ils s'inscrivent tout de même dans une stratégie d'équipe. Mais ils ont toujours les yeux grand ouverts pour tenter de débloquer des situations grâce à leur très belle technique individuelle. »
Prises d'intervalle, passes laser, chisteras, petits par-dessus... Jalibert et Russell sont résolument offensifs, du genre à prendre des risques pour déstabiliser la défense adverse. « L'Écossais essaie parfois des choses plus folles que le Français. Après, il ne joue pas derrière le même pack », nuance Delaigue. « Parfois, il commet des bévues en voulant sauver la patrie avec un coup impossible, car il faut bien faire quelque chose... » Son renvoi joué rapidement a tout changé à Cardiff lors de la victoire écossaise (23-26).
Jalibert possède davantage un profil de franchisseur et utilise plus souvent son jeu au pied, tandis que Russell est un excellent buteur. Le demi de mêlée des Bleus Baptiste Serin confirme cette analyse : « Ils ont des similitudes, ce côté un peu magicien. Matthieu a un peu plus de cannes que Finn maintenant mais ce sont des 10 qui aiment prendre le jeu à leur compte, être distributeurs ».
Des parcours radicalement différents
Leur chemin vers le haut niveau a suivi des trajectoires distinctes. Passé par toutes les catégories de jeunes à Bordeaux-Bègles, Matthieu Jalibert était programmé pour éclore et a joué en professionnel dès l'âge de 18 ans. Il évolue toujours dans le même club aujourd'hui, devenant une pièce maîtresse de l'effectif.
Finn Russell, lui, a d'abord été maçon après le lycée, et avait dépassé les 20 ans quand il a découvert le monde professionnel avec les Glasgow Warriors. Il a ensuite porté le maillot du Racing 92 durant cinq saisons avant de rallier Bath, en Angleterre, en 2023, où il est le joueur le mieux payé du monde avec 1,150 million d'euros par an.
L'histoire de Jalibert avec les Bleus a été tortueuse, entre incompréhensions, performances pas toujours à la hauteur et grosse concurrence avec Romain Ntamack. Russell, lui, est le baromètre indéboulonnable du XV du Chardon depuis une décennie, malgré une brouille passagère avec l'entraîneur Gregor Townsend en 2020. « Il a depuis longtemps les clés du jeu, la confiance de ses partenaires et de son staff, ça lui a permis de se libérer, ce qui n'était pas le cas de Matthieu pendant longtemps », note Yann Delaigue.
Une forme actuelle au sommet de leur art
Matthieu Jalibert marche sur l'eau depuis le début de l'année 2025 avec l'Union Bordeaux-Bègles. Son poids offensif en club est considérable et il a pris de l'épaisseur dans le leadership stratégique. « Il était peut-être meilleur individuellement que Russell, et moins bon pour faire jouer les autres, estime Yann Delaigue. Il a pris une autre dimension l'an dernier ».
Le retour en Bleu du Bordelais a été une réussite éclatante contre l'Irlande et le pays de Galles. Une béquille au mollet l'a privé du match face à l'Italie, mais ses statistiques défensives impressionnent avec 17 plaquages réussis sur 18 tentés cette saison.
Russell a été moins flamboyant avec l'Écosse dans ce Tournoi, mais son poids dans le succès à Cardiff a été considérable. Il est comme un poisson dans l'eau à Bath, club dans la course pour conserver son titre de champion d'Angleterre et toujours en lice en Champions Cup. Et il a brillamment conduit le jeu des Lions britanniques et irlandais l'été dernier.
Leur confrontation directe : un match dans le match
En club, Jalibert mène 3-0 face à Russell. En sélection, il l'a « battu » lors des Tournois 2023 et 2024 mais s'est incliné à l'été 2023 à Murrayfield avant la Coupe du monde. Et pour cette nouvelle confrontation ? « J'aimerais voir une domination des avants français, ce qui permettrait à Jalibert de prendre le dessus donc d'obliger Russell à tenter des coups impossibles », glisse Yann Delaigue.
« Et surtout, prendre du plaisir à voir ces deux joueurs qui donnent envie de se lever de son siège et aux enfants de se mettre à jouer au rugby », conclut l'ancien international. Baptiste Serin ajoute : « Ils sont capables de mettre des mecs dans les espaces, se créer eux-mêmes les espaces par leurs qualités de duel. Ils ont un jeu au pied ultra précis et sont capables d'éclats extras. On le sait : il joue depuis un moment, il faudra faire attention, c'est une des clés de leur équipe. »



