Sipili Falatea et Yoram Moefana : le long voyage de Wallis-et-Futuna au XV de France
Falatea et Moefana : du Pacifique au rugby français

Le parcours inspirant de deux rugbymen du Pacifique vers l'élite française

En 2024, pour le magazine Raffut du groupe Sud Ouest, Yoram Moefana et Sipili Falatea se sont longuement confiés sur leur enfance et leur route semée d'embûches jusqu'au rugby professionnel et au XV de France. Bien avant de porter les couleurs de l'Union Bordeaux Bègles et de l'équipe nationale, ces deux joueurs étaient des adolescents insouciants de Wallis-et-Futuna, un petit archipel du Pacifique sud administré par la France.

Le départ vers l'inconnu : un saut dans le vide

Portés par des liens familiaux singuliers, ils ont entrepris un voyage de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres vers la métropole, un périple aux allures de saut dans l'inconnu. Yoram Moefana, 25 ans et 37 sélections, et Sipili Falatea, 28 ans et 14 sélections, évoquent avec émotion les raisons de leur départ et les souvenirs qui les hantent.

Qu'est-ce qui vous manque le plus de votre village de Leava aujourd'hui ? Yoram Moefana répond sans hésiter : « Même si on en a une partie ici, c'est la famille. Je suis parti jeune, ça a été dur au début, parce que je n'avais pas mes repères. La culture est très différente. C'est très posé et calme là-bas : les après-midi où je n'avais pas cours, je passais mon temps à jouer avec mes copains. Le village étant petit, on se retrouvait tout le temps ensemble. C'est le manque du pays. »

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Sipili Falatea renchérit : « Ce sont les choses simples qui manquent. Comme le dit Yoram, la vie est moins stressante là-bas. Même si tu n'as pas de travail, tu peux vivre de la terre. Ici, tu attends toujours demain. Tu es toujours en action. » Yoram Moefana ajoute avec un sourire : « En fait, tu as ta propre routine. Et puis il n'y a pas de bouchons là-bas, alors qu'ici tu es obligé de te lever tôt, de courir tout le temps pour ne pas être en retard ! »

Les souvenirs d'une enfance insouciante

Interrogés sur les images qu'ils conservent de leur jeunesse, les deux joueurs dépeignent un tableau idyllique. Yoram Moefana se remémore : « Les belles choses. Dès qu'on finissait l'école, on ne pensait pas à rentrer à la maison. Juste à aller retrouver les copains pour jouer au volley ou au foot : le soleil se couche tôt là-bas, on n'avait que deux heures pour profiter à partir de la sortie de la classe. On n'avait pas de téléphone, ça signifie qu'on cherchait toujours à se retrouver. »

Sipili Falatea complète : « On faisait des montées de montagne, où on allait cueillir le maximum de fruits. » Yoram Moefana insiste : « C'est ça que je garde de mon enfance. Et le fait d'avoir vécu sans téléphone ! On l'a en permanence maintenant. »

Le rugby, une passion tardive

Étonnamment, le rugby n'était pas une évidence dans leur enfance. Yoram Moefana explique : « Pour le rugby, les entraînements avaient lieu le mercredi et le vendredi, et les tournois se déroulaient le samedi. Du coup, on avait le temps de faire autre chose. On prenait du plaisir au volley. Mais, quand il n'y avait plus de filet, c'est là qu'on se mettait à jouer au toucher. »

Sipili Falatea précise : « Le village où on s'entraînait (Fiua) était un peu loin. Si on n'avait pas la chance de se faire déposer, on devait y aller à pied. Le rugby n'était pas aussi développé qu'aujourd'hui là-bas : on s'entraînait tout le temps, mais on avait rarement des matchs. Ou ceux qu'on jouait, c'était seulement entre nous. On en avait un par mois environ. Au bout d'un moment, on a un peu délaissé le rugby. »

Le déclic de la Coupe du monde 2011

Le tournant décisif pour Sipili Falatea a été la Coupe du monde 2011 en Nouvelle-Zélande. Il raconte : « Le moment qui m'a émoustillé, c'est lorsqu'on est allés à la Coupe du monde 2011 en Nouvelle-Zélande. Voir les joueurs, et notamment Raphaël Lakafia, qui était justement de chez nous… Voir aussi toute l'atmosphère qui les entourait, l'ambiance lors des matchs, tout ça m'avait beaucoup marqué. Je suis reparti très fan de Dimitri Yachvili. Mais aussi avec cette idée en tête. Je me suis dit : 'Putain, j'ai vraiment envie de faire ça.' Je me suis vraiment mis au rugby à partir de ce moment-là. »

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Yoram Moefana, quant à lui, a réalisé l'ampleur de son départ lors de son voyage en avion : « Ce n'est que lorsque je suis monté dans l'avion que j'ai réalisé que c'était sérieux. Que j'allais vivre en France et laisser le reste derrière moi. Pendant tout le voyage, je n'ai fait que pleurer. Mais pour répondre à la question, je ne pensais pas avoir une telle carrière quand je suis arrivé. Ce n'est qu'en arrivant à Colomiers que je me suis mis à rêver de devenir professionnel. Tout s'est fait au fur et à mesure : j'ai regardé les matchs de Top 14, ceux de l'équipe de France : je me suis dit que j'aimerais bien être comme eux. »

Les défis de l'arrivée en métropole

L'arrivée en France a été un choc culturel et climatique. Yoram Moefana se souvient : « Le froid ! C'est vraiment le premier truc. » Sipili Falatea ajoute : « En plus, c'était en plein hiver ! » Yoram Moefana poursuit : « J'étais en tee-shirt. Je me suis fait engueuler par Tapu parce que je baissais la vitre. Mais je retiens aussi le béton. » Sipili Falatea conclut : « Moi aussi. Il y avait des grands immeubles partout. Alors que, chez nous, il n'y avait que la montagne et l'horizon. »

Le sentiment d'abandon a également pesé lourd, surtout pour Sipili Falatea : « C'est parce que j'ai laissé mes parents alors que j'étais censé rester pour eux. J'ai eu le sentiment de les abandonner alors qu'ils se faisaient vieux. C'était dur de partir : avec sa maladie, mon père était déjà à l'hôpital. Partir a été très dur. Arrivé à Wallis, j'ai failli faire demi-tour. C'est lui qui m'a appelé pour me dire que je devais y aller. Et que je ne devais revenir que si je n'aimais pas la vie là-bas : il ne voulait pas me priver de cette opportunité. Ce n'est que la présence de mes frères et de Yoram qui a apaisé cette douleur. Étant là, je ne voulais pas rentrer les mains vides. Pas forcément pour faire carrière, mais j'étais déterminé à au moins revenir avec un diplôme. »

La détermination face à l'adversité

Malgré les difficultés, les deux joueurs ont su transformer leurs épreuves en motivation. Yoram Moefana résume : « Quand on arrive de là-bas, on sait ce qu'on a vécu et pourquoi on est là. C'est pour ça qu'on se démène le matin pour faire en sorte d'être à l'heure, pour en faire le maximum. Faire ce chemin pour échouer, ce serait dommage. »

Leur parcours, marqué par le courage et la résilience, sert d'inspiration pour de nombreux jeunes des îles du Pacifique. Aujourd'hui, en tant que piliers de l'UBB et du XV de France, ils portent avec fierté le drapeau tricolore tout en restant profondément attachés à leurs racines wallisiennes et futuniennes.