L'entre-deux manches de slalom, le défi mental invisible des skieurs olympiques
L'entre-deux manches de slalom, défi mental des skieurs

L'entre-deux manches de slalom, le défi mental invisible des skieurs olympiques

C’est une partie de la course que le public ne voit jamais, pourtant elle abrite les plus grandes victoires comme les pires déboires. Ces minutes interminables entre les deux manches de slalom constituent un véritable défi mental que même les plus expérimentés doivent relever à chaque compétition. Ce lundi, sur la piste du Stelvio, le Français Clément Noël remet son titre olympique en jeu, et cette période d'attente pourrait bien déterminer son succès.

Trois heures entre pression et relâchement

Comme dans toutes les disciplines du ski alpin, la première manche sert de filtre, ne conservant que les 30 meilleurs temps pour la seconde épreuve. Environ trois heures séparent ces deux passages, un laps de temps qu'il faut savoir gérer avec une précision extrême. Trois heures, c'est à la fois peu et beaucoup : impossible de maintenir un pic de concentration constant, mais trop de relâchement peut être fatal.

« C'est vraiment pas simple », reconnaît Victor Muffat-Jeandet, avec quatorze saisons de Coupe du monde à son actif. « Avant la première manche, tout est calibré, tu n'as pas une seconde à toi. Mais après, il y a énormément d'attente. » Cette période est rythmée par plusieurs étapes obligatoires :

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  • Les obligations médias et interviews
  • La récupération physique et une collation
  • L'analyse technique avec le staff
  • La reconnaissance du second tracé
  • La remontée progressive vers l'aire de départ

La stratégie du timing et la pression du classement

Le médaillé de bronze du combiné aux Jeux de 2018 explique la complexité du timing : « Quand tu es dans les moins bons temps, tu ne te poses pas de question, tu remontes direct. Mais quand tu pars dans les derniers, il ne faut pas se tromper. Si tu arrives trop tôt, tu attends des plombes et tu peux te refroidir. Et si tu arrives trop tard, tu peux te mettre dans le jus. »

La télévision installée dans la zone de départ, montrant les images des skieurs en course, agit comme un aimant à la fois utile et traître. Utile pour repérer les pièges du parcours, mais traître car il ne faut pas se laisser influencer par les fautes des autres concurrents.

Pour les non-initiés, rappelons qu'en seconde manche, les athlètes partent dans l'ordre inverse de leur classement après la première épreuve. Cette configuration crée un jeu mental complexe :

  1. Si le skieur est loin au classement, il peut se convaincre qu'il n'a plus rien à perdre et skier totalement libéré
  2. S'il est parmi les premiers, il doit capitaliser sur l'écart déjà creusé avec ses concurrents

La pression maximale : mener après la première manche

« Quand tu as gagné la première manche, c'est la configuration la plus dure », poursuit Muffat-Jeandet. « Je pense que c'est l'équivalent de servir pour une balle de match en Grand Chelem ou de tirer un penalty en finale de Coupe du monde. » Le skieur français se souvient avec précision de la seule course où cela lui est arrivé dans sa carrière, à Alta Badia en 2015. « Tu te prends une énorme chape de plomb sur la tête. Si tu rates ta première manche, tu y vas en mode réaction d'orgueil. Mais quand tu es en tête… À la fin, tu es tout seul en haut, il y a un silence de mort. Il faut tenir mentalement. »

Rituels personnels et préparation mentale

Dans l'aire de départ, chaque athlète développe ses propres rituels. « Il y a de tout, c'est le zoo », décrit Muffat-Jeandet en souriant. « Certains ont un comportement presque animal. Il y a un Suisse par exemple, Ramon Zenhäusern, qui fait le brame du cerf. C'est pour se motiver, il se met dans un état de transe. »

Steven Amiez, fils du médaillé d'argent Sébastien Amiez, appartient à ce qu'il appelle la « team Tarzan ». « Je passe dans un état d'esprit assez guerrier : je me tape dessus, je peux faire des bruits, souffler très fort… je dois faire un peu peur ! » D'autres préfèrent les jeux vidéo sur leur téléphone, la musique au casque, ou la visualisation mentale du parcours les yeux fermés.

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L'essentiel, selon les athlètes, est de bien se connaître. « J'en vois qui parlent beaucoup avec leur coach, sûrement pour évacuer le stress, d'autres qui ont besoin de se concentrer sur eux à 100% », détaille Steven Amiez. « Moi, c'est un mix des deux. Je mets des œillères, je suis sur moi à 100%, mais j'ai aussi besoin que mon coach me booste. »

L'évolution des méthodes de préparation

Victor Muffat-Jeandet, à 37 ans, avoue avoir « mis du temps » à trouver l'équilibre qui lui correspondait. « Quand tu es petit, on te forme beaucoup sur le combat, l'agressivité. Du coup, je pensais que pour performer, il fallait que je sois très agressif. Je me mettais de la neige dans le cou, je tapais beaucoup mes skis. Je me suis rendu compte qu'au final, ce n'était pas vraiment moi-même. »

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'apport d'un préparateur mental n'est pas systématique dans le ski alpin français. Il n'y en a pas dans le staff officiel de l'équipe de France, même si certains skieurs y ont recours de manière personnelle. « Les athlètes parlent avec nous, on prend un moment pour débriefer », explique David Chastan, directeur du ski alpin à la Fédération. « Parfois, rater une première manche peut déclencher chez un athlète une libération. »

L'exemple historique du doublé français de 2002

Le message transmis par le staff est toujours adapté à la personnalité de chaque skieur, mais la finalité reste identique : persuader l'athlète que tout est possible, quelle que soit la configuration de course. Le meilleur exemple reste le doublé français aux Jeux Olympiques de Salt Lake City en 2002.

Jean-Pierre Vidal avait terminé en tête de la première manche et avait su capitaliser sur cet avantage pour remporter l'or. Sébastien Amiez, seulement huitième à mi-parcours, avait écrasé la concurrence sur le second passage pour s'emparer de l'argent. Deux trajectoires opposées pour l'un des plus grands moments de l'histoire du ski alpin français aux Jeux Olympiques.

Cette histoire, Steven Amiez, qui part ce lundi avec des ambitions après sa quatrième place à Madonna di Campiglio en janvier, l'a certainement entendue plus d'une fois lors des repas de famille. Elle rappelle que dans l'entre-deux manches de slalom, comme dans la course elle-même, chaque trajectoire peut mener au succès.