Préparez vos mouchoirs. Ce papier sent l’encens et résonne comme un requiem. Ce n’est pas une finale, c’est un enterrement. Le grand Gym des années soixante-dix, celui du président Loeuillet, des Baratelli, Katalinski, Huck, Jouve, Guillou, Bjekovic et consorts, est mort dans la soirée du 13 mai 1978 à Paris. Abattu d’une balle en plein cœur devant 45.998 témoins et les caméras de la télévision française. Le coupable s’appelle Michel Platini. Il joue à Nancy. Plus tard, il deviendra le héros de tout le pays. Le Gym est tombé au Parc des Princes. Tout un symbole. Un bel endroit pour partir. Un mauvais moment pour périr. Le club niçois mettra longtemps, très longtemps pour renaître.
Un premier traumatisme
Le Gym aurait dû se méfier. Les assassins - comme les facteurs - frappent toujours deux fois. En 1978, Platini a 22 ans, une tête d’ange, mais sur le terrain c’est un démon. Avant d’achever l’OGCN devant tout le monde, le prodige qui carbure au Fruité lui a déjà tiré plusieurs fois dans le buffet une nuit de janvier et de déluge dans un Ray trempé jusqu’aux os et aux âmes. Le Gym, alors leader de la Division 1, ne s’en remettra pas. Plus qu’une défaite (3-7), c’est un traumatisme. Platoche claque quatre fois. Quatre coups de revolver tirés sous des trombes d’eau. Époustouflant jusque dans le vestiaire, le surdoué lâche, un sourire en coin : « Suis-je heureux d’avoir marqué quatre buts ? Non, je pensais en mettre cinq... » Tout Platini est là. Un génie sans pitié. Pour les Niçois, c’est le début des nuits blanches. Ce cauchemar va les poursuivre jusqu’à la fin du championnat qu’ils termineront à une vilaine huitième place. Reste la Coupe pour les sauver d’une saison à jeter. Cette Coupe qui mène à l’Europe, amène à l’ivresse et efface sur son passage les ratés, les ratures et les désillusions.
Le Gym sort Épinal en souffrant, le PSG en prolongation et Metz en sifflotant. En quart, les Niçois passent Nantes par la fenêtre grâce à un Jean-Noël Huck irrésistible. Quand « Nono » porte ses semelles de vent, l’adversaire s’en va les pieds devant. La demie est un derby. En face : Monaco, tout frais champion de France, favori, bondissant comme Ettori, malin comme Courbis, inspiré comme Petit et efficace comme Onnis. Bref, injouable. Ou presque. À l’aller, on ne voit que Nice (1-0, but de Guillou). Au retour, l’ASM refait rapidement son retard grâce à Noguès avant que Bjekovic - lancé par Huck - ne fasse sauter le Rocher (1-1). Quarante-quatre années après, les Monégasques réclament toujours un hors-jeu. Les vieilles rancœurs ne meurent jamais.
De l’eau dans le gaz
Le Gym a cinq jours pour préparer sa finale. C’est peu. Trop peu même pour les supporters qui ne seront que 3000 à monter sur Paris. Trois avions spéciaux, un train, quelques voitures : le déferlement est maigrelet. Surtout pour un club qui n’a plus connu de finale depuis 1954. Les Niçois descendent au Sofitel Porte de Sèvres. Pas besoin de leur expliquer l’enjeu pendant des heures. Ils le connaissent. Ce match peut tout changer ou tout casser. Rien que ça. Bref, c’est la victoire ou le chaos. Mieux vaut laisser les émotifs à l’hôtel. Une rumeur laisse entendre que rien ne va plus entre le président Roger Loeuillet et certains de ses cadres, désireux de faire leurs valises. Y’a de l’eau dans le gaz. Les dirigeants ne sont pas contents. De leur côté, les tauliers jurent qu’ils ne sont perturbés ni par l’environnement, ni par leur devenir. À voir.
Le jour J, Nice-Matin met la pression. Logique : toute la ville réclame la Coupe. Le maire, le président, le trésorier, les supporters, l’avocat et la boulangère attendent un trophée. Le dernier remonte à 1959 (champion de France). Autant dire une éternité. Ce Gym des années soixante-dix est beau, parfois même sublime mais il arrive toujours avec un léger retard à la remise des titres et des récompenses. Nice est une équipe à éclipses. Un mystère.
Le piège nancéien
Le samedi 13 mai 1978, le Parc des Princes a choisi son camp. Il est à fond derrière Nancy. Comme toute la France du foot d’ailleurs. Pas grave, le Niçois aime défier le monde entier. La guerre n’est pas commencée, mais la bataille tactique démarre mal. Sur la feuille de match, Antoine Redin a réservé une surprise du chef au coach niçois Léon Rossi. L’entraîneur nancéien a fait avancer Platini d’une case. Le 10 va jouer 9. Aie. « En plaçant Platini en pointe, Nancy a commencé par nous battre tactiquement. Pour nous, Michel allait jouer au milieu. Nous avions donc sacrifié un attaquant (Toko) au profit de Cappadona qui, dans l’entre-jeu, devait prendre “Platoche” en individuel », nous racontera Jean-Noël Huck.
Vite, il est l’heure de serrer la main du président. Valéry Giscard d’Estaing porte un costume marron et une cravate verte. Il faut toujours se méfier d’une soirée qui débute par une faute de goût. Les Niçois, eux, portent une mission bien plus lourde qu’un complet trois pièces. En face, le Nancy de Platini est insouciant, léger, insolent, libre. L’affrontement est musclé. L’arbitre sort les cartons. Le Gym tire à tout va. Sept frappes en 20 minutes. Bien servi par Guillou, Jouve fait trembler la Lorraine. Les Niçois ont le ballon et les occasions. Ça n’a pas l’air de suffire. Il est dit que tout va se jouer sur un coup de dés. À ce jeu-là, il faut surveiller Platini. Le plan échafaudé par Redin marche. Cappadona a le diable dans le dos. Pas idéal. Du coup, c’est Zambelli qui s’y colle. « Je l’ai pris et bien pris, jusqu’à ce fameux but où il me casse les reins », nous confiera le défenseur central.
Et Platini surgit
À la 57e minute, Rubio a la mauvaise idée de servir Platini dans la surface de vérité. Le génie français contrôle, se retourne et trompe Baratelli d’une frappe laser. Les Niçois baissent la tête. Platini lève la Coupe. Dans le vestiaire de la désolation, les battus n’osent même pas se regarder. C’est la fin d’une équipe. La fin d’une époque. « Sans Coupe d’Europe, le club se retrouvait dans une impasse. On savait que la municipalité, qui avait fait des efforts plusieurs années d’affilée, allait fermer les robinets. C’était notre faute », avouera plus tard Jean-Noël Huck.
La fête prévue au Saint-Michel, la brasserie de l’ami Matesco, a des airs de funérailles. Personne ne touche à la Coupe de France en nougatine et les 200 bouteilles de champagne, prévues pour l’occasion, passeront la nuit au frigo. Bonsoir tristesse. Tout juste rentrés à Nice, certains refont leurs valises. Baratelli, Jouve, Huck et Toko quittent le club. Les illusions s’envolent. La génération dorée a explosé en vol. Cette finale a tout cassé. Adieu les projets, le rêve, les désirs et l’ambition.
Désespéré par cet échec, le maire lâche l’affaire. Jacques Médecin range son portefeuille. Le président Roger Loeuillet va jusqu’à présenter sa démission. Elle sera refusée par le comité directeur. Le club est par terre. En miettes. Il mettra des années pour se relever, se reconstruire. Les finalistes malheureux traîneront cet échec jusqu’à leur dernier soir.



