À première vue, le footballeur américain semble appartenir à la catégorie des brutes épaisses. Une musculature impressionnante, des épaulières massives et des placages violents constituent l'image d'Épinal. Pourtant, sous le casque se cache une réalité bien différente, particulièrement chez les quarterbacks, ces meneurs de jeu qui orchestrent l'attaque de leur équipe.
Un poste d'une complexité mentale exceptionnelle
Jean-Philippe Dinglor, ancien sélectionneur de l'équipe de France, analyse sans ambages : « C'est un poste très exigeant, le plus complet. En plus de bien lire les défenses, on se doit de connaître tous les schémas que présentent les coachs pour les jouer, pour savoir ce que tous les autres joueurs doivent faire. Ça demande énormément de travail. » Cette charge cognitive place le quarterback dans une catégorie à part, au point de se demander s'il ne s'agit pas du poste sportif nécessitant le plus d'intelligence, tous sports confondus.
L'apprentissage monumental des playbooks
Sage Rosenfels, ancien quarterback des Miami Dolphins et des Houston Texans, révèle l'ampleur du défi : « J'ai regardé récemment le playbook des Los Angeles Rams de 2022, il y avait 501 pages, un peu comme à mon époque. Les équipes commencent par leurs concepts, puis elles les adaptent en fonction de l'adversaire. Il faut beaucoup de travail pour apprendre toutes les combinaisons. »
Chaque schéma possède son propre nom codé, créant un langage complexe que les joueurs doivent maîtriser parfaitement. Des combinaisons comme « Œuf Tampa, Z-bagel, Vinnie troy, pivot toilettes » ou « run pack, trois set, slam, x profond stop, rail U-lock » (dévoilées dans la série Netflix Quarterback) illustrent cette complexité verbale qui structure le jeu des Kansas City Chiefs menés par Patrick Mahomes.
Des techniques de mémorisation personnalisées
Face à cette charge cognitive, chaque quarterback développe ses propres méthodes. Kirk Cousins des Atlanta Falcons enregistre les combinaisons sur un dictaphone qu'il écoute dans sa voiture. Marcus Mariota des Washington Commanders, quant à lui, se fait aider par sa femme, à qui il répète les schémas comme un enfant récite une poésie.
Sage Rosenfels relativise cependant : « Je ne pense pas que ça soit plus difficile que la chimie, en rigole. Parce qu'au final, nous ne sommes que des joueurs de football. Mais le quarterback doit tout apprendre, comprendre et prendre des décisions en une fraction de seconde. »
La préparation mentale à la pointe de la technologie
Pour optimiser leurs performances cognitives, les quarterbacks modernes utilisent des méthodes sophistiquées. Kirk Cousins a cartographié son cerveau au début de sa carrière et pratique le neurofeedback depuis une décennie, une technique qui permet d'entraîner le cerveau à fonctionner à son maximum.
La série All or nothing sur Amazon, qui suit les Arizona Cardinals, montre comment les quarterbacks revoient chaque action avec un casque de réalité virtuelle, analysant rétrospectivement leurs décisions pour améliorer leur prise de choix en temps réel.
L'évaluation cognitive controversée
Les franchises de NFL soumettent régulièrement leurs joueurs à des tests cognitifs. Le S2 Cognition, qui évalue neuf fonctions cognitives pour mesurer la rapidité et la précision du traitement de l'information, a récemment remplacé le test Wonderlic des années 1970.
« Vous n'avez pas besoin d'être un génie pour jouer au football, mais le S2 Cognition mesure un peu comment votre cerveau peut anticiper et réagir », explique Sage Rosenfels. « Certains des meilleurs quarterbacks de tous les temps n'ont pas bien réussi à ces tests, comme Dan Marino, mais les QB sont généralement les meilleurs. »
Le cas emblématique de C.J. Stroud IV
L'histoire de C.J. Stroud IV illustre les limites de ces évaluations. Quarterback très prometteur à l'université, il a obtenu de mauvais résultats au S2 Cognition avant la draft 2023, ce qui a failli compromettre sa carrière. « Je suis un joueur de football, je ne suis pas un participant au S2 », se défendait-il sur CBS. « Je ne pense pas qu'on puisse jouer à Ohio State sans être intelligent. J'ai une excellente mémoire quand il s'agit de football. »
Finalement drafté en deuxième position par les Houston Texans, Stroud a brillamment réussi sa première saison en NFL. Son succès a même provoqué une petite révolution : l'agence Athletes First, l'une des plus influentes du football américain, a annoncé que ses clients ne participeraient plus à aucun examen cognitif.
Cette évolution souligne le décalage entre les mesures standardisées de l'intelligence et les capacités cognitives spécifiques requises pour exceller au poste de quarterback, où l'intelligence footballistique prime sur les résultats de tests théoriques.