Joanne Villeneuve : souvenirs d'une vie aux côtés de Gilles avant le GP Historique de Monaco
Joanne Villeneuve : ses souvenirs avant le GP Historique de Monaco

Publicité « La passion pour la course automobile m’a permis de vivre une vie extraordinaire » : les souvenirs de Joanne Villeneuve avant le démarrage du Grand Prix de Monaco Historique. En épousant Gilles Villeneuve, elle a été piquée par la passion de la F1 qui ne l’a pas quittée. Joanne Villeneuve livre ses souvenirs à l’occasion de son retour en Principauté où elle a vécu 25 ans.

Un retour chargé d'émotion

Leur nom est partie prenante de l’univers de la course automobile depuis un demi-siècle. Dans la famille Villeneuve, voici la mère, Joanne. Épouse de Gilles – pilote Ferrari emblématique des années 70 et 80, maman de Jacques, champion du monde de Formule 1 en 1997. Elle ne s’est pas contentée d’encourager les hommes de sa vie mais s’est intéressée à la discipline, aiguisant son œil et ne quittant jamais les stands, dans le sillage de son mari pour chronométrer ses performances sur la piste.

Le couple quitte son Canada natal pour s’installer à Monaco en 1978. Quand Gilles Villeneuve perd tragiquement la vie en course, le 8 mai 1982 lors du Grand Prix de Belgique, Joanne et ses enfants restent en Principauté. Dans la maison familiale, rue des Giroflées qu’ils ont retapée ensemble. « J’ai quitté Monaco en 2004 quand ma plus jeune fille a été acceptée au sein des Grands Ballets Canadiens, on a déménagé », se remémore-t-elle.

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Retour vers le Québec, nouvelle vie, nouvelle carrière de courtier en immobilier. Joanne Villeneuve a gardé une attache européenne, une maison dans les Alpes où elle aime venir profiter du silence et du chant des oiseaux. Mais à Monaco, elle n’était plus revenue depuis longtemps. Et son comeback se fait forcément un week-end de Grand Prix !

« J’ai le sentiment d’arriver à la maison »

Vous êtes de retour à Monaco après longtemps. Que gardez-vous de vos vingt-cinq ans de vie à Monaco ? « La nostalgie, l’émotion, les souvenirs, tout arrive en même temps. Monaco a énormément changé, je ne savais plus où me diriger à mon arrivée. Jusqu’à ce que je sois dans le quartier de la Condamine, là j’ai retrouvé mes repères. Pourtant, chaque fois que je suis dans un avion qui se pose à l’aéroport de Nice, j’ai le sentiment d’arriver à la maison, un sentiment que je n’ai pas à Montréal. Et ce retour à Monaco est encore plus émouvant pour ce Grand Prix Historique, où je revois ces voitures de l’époque de Gilles. Ces odeurs, ces sons de moteur, c’est très émouvant pour moi. »

Au cœur de l’équipe

Car aux côtés de Gilles Villeneuve, vous n’étiez pas seulement l’épouse du pilote, vous étiez au cœur de sa team… « J’étais au chronomètre oui, je faisais partie intégrante de l’équipe. Une place que j’aimais bien car au chrono, on sait exactement où en est la course. Ça m’enlevait toute cette anxiété de ne pas savoir ce qui se passe sur le circuit. Lors des debrief’ chez Ferrari avec les ingénieurs, on me demandait d’être présente pour expliquer les temps. Aujourd’hui on ne pourrait plus faire ça. Avec Jean Campiche, qui était le chronométreur officiel de Tag Heuer, nous avons travaillé ensemble, aux débuts de la course automobile moderne. On faisait tout à la main. Cela m’a permis de vivre une vie extraordinaire. »

« Avec Gilles, il y avait deux sujets de conversation : la course automobile et la course automobile »

Un rôle que vous avez choisi par amour, pour être aux côtés de votre mari ? « C’est Gilles qui m’a transmis sa passion. Avec lui, il y avait deux sujets de conversation : la course automobile et la course automobile. (rires) Il faut s’adapter quand on aime quelqu’un qui vous embarque dans son tourbillon. Avec mes connaissances, encore souvent aujourd’hui dans les dîners, je commence à parler avec les femmes et puis je finis avec les hommes, à discuter sport automobile. »

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Deux mondes différents

La F1 d’aujourd’hui n’est plus celle que vous avez connue dans les années 70/80, quel regard portez-vous sur cet univers ? « Ce sont deux mondes complètement différents. Ce qui se fait en course automobile aujourd’hui amènera sûrement des innovations sur des voitures de route. Mais le plaisir est un peu dilué pour moi. À l’époque de Gilles il n’y avait pas de DRS par exemple, c’était le pilote et sa voiture et c’est tout. Il n’y avait même pas les communications radio. Le pilote analysait la situation, prenait des décisions et l’équipe devait s’adapter extrêmement rapidement. Quand on a vécu ce monde, on en est nostalgique. Les pilotes aujourd’hui travaillent une concentration différente. Ils doivent s’adapter en course quand on leur parle tout en restant focus. »

« C’était la joie pure. Il m’a dit : je gagne chez moi, à la maison ! »

La préparation des pilotes de cette nouvelle génération est digne de celle de sportifs de haut niveau. Quand on regarde les archives quelques décennies en arrière, les pilotes semblaient plus insouciants et plus enclins à festoyer même les veilles de courses ? « Gilles, lui, ne faisait pas la fête. (sourire) C’était quelqu’un de très discipliné sur ce point. L’entraînement était différent. Chez Ferrari, on faisait des essais quatre ou cinq jours par semaine. Il était continuellement dans la voiture, ce qui peut-être conditionnait son corps et ne demandait pas le même besoin d’entraînement physique. Alors que j’ai vu mon fils Jacques s’entraîner comme un malade en salle, à la course à pied, au ski. »

Le 31 mai 1981, Gilles Villeneuve s’imposait sur le circuit monégasque. Quel souvenir gardez-vous de sa victoire du Grand Prix de Monaco ? « Cette victoire fait partie des grandes victoires qu’un pilote peut avoir dans sa carrière. Cette année-là, il n’y avait rien de promis sur cette course. Alan Jones a eu un problème mécanique qui a permis à Gilles de gagner. En dehors de ça, c’était la joie pure. Il m’a dit « je gagne chez moi, à la maison ! » Il avait déjà remporté sa première course à Montréal dans son pays natal. Cette fois c’était à Monaco, chez nous, devant nos amis, les gens que nous fréquentions à l’époque. »

« De toucher à peine la barrière, d’entendre le bruit, c’était son plaisir maximum »

Gilles Villeneuve est mort il y a 44 ans, comment le décririez-vous aux jeunes générations ? « C’était un passionné qui ne vivait que pour ça. On est partis de rien et il a réussi à force de volonté, de persévérance, de toujours vouloir gagner. Il aimait toutes les activités sportives, mais s’il y avait un moteur dessus c’était encore mieux. C’était un homme qui avait envie de toujours se dépasser lui-même. À chaque tour, il voulait aller un peu plus vite. En qualif’ ici à Monaco, quand je le voyais arriver avec un sourire d’une oreille à l’autre, je savais que c’est parce qu’il avait touché avec les roues arrière tous les rails. Il me disait « I kissed the barrier ». Pour lui c’était un plaisir, ça démontrait son contrôle sur la voiture. De toucher à peine la barrière, d’entendre le bruit, c’était son plaisir maximum. Une précision à l’extrême acquise par son travail mais aussi sa détermination et sa concentration. »

Une passion dévorante

C’était une passion dévorante ? « Totalement, je vous donnerais un exemple. Quand nous vivions encore au Canada, il est arrivé un jour en me disant qu’il fallait qu’on déménage, qu’il avait vendu notre maison. Tout ça pour acheter un volant. Sa passion embarquait toute la famille. »

« J’ai accepté que mon fils vive sa passion »

Une passion qui est dans l’ADN de la famille. Après avoir perdu votre mari dans des conditions tragiques en 1982, comment avez-vous réagi, en tant que mère, quand votre fils a embrassé la même carrière une décennie plus tard ? « Ça a été une des décisions les plus difficiles que j’ai eues à prendre. Mais je me suis dit qu’il le ferait quoiqu’il arrive et comme il n’avait que 15 ans à l’époque, je pouvais être à ses côtés. J’avais accepté que son père vive de cette passion, comment aurais-je pu empêcher mon fils de la vivre aussi ? Je n’arrivais pas à me dire que j’allais l’empêcher de faire ce qu’il aime le plus au monde. D’autant que Jacques a toujours eu cette volonté d’aller dans cette discipline. Et il a eu la chance de pouvoir le faire. »

Après le drame de Zolder, vous n’avez pas gardé une aversion pour la course automobile ? « Au début, c’était difficile, je ne dirais pas le contraire. Je suis restée en contact avec des gens du milieu comme Patrick Tambay. Les semaines de Grand Prix à Monaco, je le suivais plutôt de chez moi, même si depuis la rue des Giroflées on entendait le bruit des moteurs. Petit à petit, j’ai repris du plaisir à regarder des courses. Aujourd’hui avec Jacques qui fait les commentaires sur Canal +, c’est encore mieux pour moi. J’ai l’impression d’être dans mon salon et d’écouter mon fils qui a cette faculté d’arriver à analyser à toute vitesse ce qui se passe sur un circuit. »

« Charles Leclerc me fait penser à Gilles par certains aspects »

En tant que Monégasque de cœur, quel regard portez-vous sur Charles Leclerc, qui s’est imposé dans la discipline ? « Je le trouve à sa place. On voit qu’il est déterminé. Il me fait penser à Gilles par certains aspects, ce côté gentil garçon, même si sur la piste il n’est pas plus gentil qu’un autre. Mais il a un charisme qui amène les gens à lui. Je pense qu’il fait partie de ces pilotes qui se sont bien intégrés chez Ferrari. Je me souviens qu’à mon époque, les Italiens nous appréciaient car ils ressentaient que nous étions comme eux. On voyageait avec nos enfants et notre chien dans un camping-car de Grand Prix en Grand Prix. J’ai adoré cette vie. »

Un talent peut encore percer

Certains reprochent aujourd’hui à la Formule 1 d’être un sport pratiqué par une élite de pilotes qui ont les moyens de pratiquer, qu’en dites-vous ? « Sûrement, et ce n’était pas le cas à l’époque. C’est triste dans un sens de se dire que l’on passe à côté de grands talents s’ils n’ont pas les moyens d’y arriver. Quand je vois ce que Gilles a accompli en partant de rien, est-ce que ce serait possible aujourd’hui ? Mon fils Jacques a bénéficié de programmes qui donnaient leurs chances à de jeunes pilotes, qui n’existent plus aujourd’hui. Malgré tout, je veux croire qu’un talent extraordinaire arrivera toujours à percer. »

Et chez les Villeneuve, une troisième génération pourrait rejoindre les circuits. « J’ai sept petits-enfants, j’ai l’impression qu’il y en a un qui pourrait. On verra avec le temps, et ce sera à ses parents de s’en occuper… » Vous serez là s’il a besoin d’être chronométré ? « Ah oui complètement ! »