L'escrime comme outil de reconstruction après les violences sexuelles
Depuis maintenant quatre saisons, l'association Actions thérapeutiques pour les personnes victimes de violences sexuelles (ATVS 33) organise des ateliers d'escrime thérapeutique à Mérignac. Ces séances confidentielles, protégées par le secret médical, se déroulent dans les locaux du SAM escrime au complexe Robert-Brettes et offrent une approche psychocorporelle innovante pour des femmes de tous âges engagées dans un processus de réparation.
Un protocole unique né d'une initiative nationale
Le maître d'armes Raphaël Devillard anime ces ateliers particuliers, distincts des entraînements classiques. « Ce protocole a été créé il y a une douzaine d'années sous l'impulsion de l'association nationale Stop aux violences sexuelles », explique-t-il. « C'est elle qui nous a formés et, sur ce modèle, nous avons réuni une équipe, puis créé une association propre. » En Gironde, les ateliers – dix séances annuelles d'octobre à juillet – en sont à leur quatrième saison avec un encadrement pluridisciplinaire resserré.
L'équipe comprend un médecin généraliste, une ostéopathe, deux psychothérapeutes et un maître d'armes, qui accompagnent huit à douze participantes. « Toutes des femmes, victimes de violences sexuelles, de 20 à 73 ans », précise Raphaël Devillard. La nature des agressions importe moins que les traces qu'elles ont laissées : « Inceste, viol ou main aux fesses, il n'y a pas de petites violences pour les victimes. Toutes celles qui viennent sont traumatisées. »
Pourquoi l'escrime plutôt qu'un autre sport de combat ?
Agnès Van Hacker, ostéopathe et vice-présidente d'ATVS 33, explique que « ces victimes sont souvent déconnectées de leur corps, en dissociation ». Au-delà de la souffrance psychique et des blocages physiques, « les études montrent chez elles une surreprésentation d'un ensemble de pathologies : maladies auto-immunes, endométriose… » L'escrime thérapeutique devient alors « un excellent outil pour accueillir à nouveau les sensations, se retrouver, se réparer ».
Le choix de l'escrime plutôt que la boxe ou le krav maga s'explique par la distance qu'elle impose. « Pour ses codes, sa symbolique. La médiation de l'arme. Tout le monde a la même règle, la tenue qui protège, le masque qui anonymise », expose le maître d'armes. Ici, il est moins question de self-défense que de « se reconnecter au corps ». La pratique se fait au sabre, « l'arme la plus rapide. Moins stratégique que l'épée ou le fleuret. Pas le temps de réfléchir, il faut réagir. »
Témoignages de participantes : du traumatisme à la libération
Sandrine, 38 ans, est arrivée à l'atelier « par hasard », après une « sortie soudaine d'amnésie traumatique » qui l'a confrontée à des violences de son enfance. Pour elle, la psychothérapie par la parole avait ses limites. « Toutes ces émotions étaient enfouies dans le corps. Il me fallait une médiation pour décharger toute la colère, la lourdeur du trauma. » L'escrime lui a permis de « revivre des choses dans le corps, à travers un cheminement différent de celui de la violence ».
« En défense, on apprend à mettre des limites, à retrouver son ancrage. En attaque, même si c'est difficile au début, on ose exprimer sa colère. On sort de la position de victime, dans un espace sécurisé », témoigne-t-elle. Elle évoque également la force du groupe et la solidarité qui s'y développent : « J'ai largement gagné en confiance, en affirmation de moi, à oser poser mes limites sans craindre le regard de l'autre. »
Céline, 48 ans, garde en mémoire sa première séance du 12 octobre 2024. « C'est assez intense. Au début, on ne se rend pas compte de l'évolution, on est traversée par une ribambelle d'émotions », raconte-t-elle. Une séance l'a particulièrement marquée, sans sabre cette fois, « parce que l'arme, c'était moi. Ce jour-là, j'ai réglé mes comptes avec mon agresseur, la personne qui m'avait le plus abîmée. Je l'ai tuée symboliquement. Ça m'a fait un bien fou. C'était le début de la fin du cauchemar. »
Une thérapie d'exposition en conscience
Delphine Desgré, psychothérapeute, précise que ces mises en situation reposent sur une « thérapie d'exposition » au cœur du protocole. « L'objectif est de sortir de la sidération vécue pendant la violence. C'est une libération d'énergie, mais dans un endroit sécurisé et en conscience », explique-t-elle, distinguant cette approche de la simple catharsis où « on ne pose pas de sens ».
Le bilan de ces ateliers est encourageant. « À travers les retours d'expérience et l'évaluation standard, via le questionnaire SF36, on observe de nettes améliorations sur le bien-être émotionnel, physique et, surtout, sur la confiance », résume Delphine Desgré. Raphaël Devillard ajoute : « On n'a pas la prétention d'être efficaces à 100 %. Pour certaines, ce n'est pas le bon moment, ou le bon outil. Mais on constate une amélioration pour environ huit femmes sur dix. »
Un engagement fort avec des résultats tangibles
Ces séances ont un coût de 110 euros chacune, remboursables mais dont le paiement « crée un contrat moral. C'est un engagement fort ». Les participantes viennent de toute la région et certaines ont ensuite continué l'escrime en club. Des liens et des amitiés se sont créés au fil des séances.
Céline conclut : « Aujourd'hui, je ne dis pas que je n'y pense plus. Mais je me sens libérée d'un fardeau. » Une libération rendue possible par cette approche originale qui utilise l'art de l'escrime non comme un sport de combat contre autrui, mais comme un combat pour se réapproprier son propre corps et son histoire.



