Hôtels et restaurants « no kids » : une discrimination générationnelle qui inquiète les pouvoirs publics
« No kids » : une discrimination générationnelle qui inquiète

Hôtels, restaurants, plages… Le « no kids » est-il une discrimination ?

Depuis les années 2000, une offre croissante de séjours, d'espaces touristiques et de restaurants estampillés « no kids » se développe en France, suscitant l'alerte des pouvoirs publics. Le 27 mai 2025, Sarah El Haïry, haute-commissaire à l'enfance, a reçu les fédérations du tourisme pour exprimer sa désapprobation face à ce courant d'exclusion. Elle a annoncé la possibilité d'une charte « à hauteur d'enfant » qui rendrait illégale une telle ségrégation générationnelle.

Un phénomène en expansion rapide

Initialement né dans le tourisme balnéaire international, le concept « adult only » s'est étendu à l'Europe méditerranéenne dans les années 2000. En 2023, près de 1 600 hôtels dans le monde étaient recensés comme « adult only », soit deux fois plus qu'en 2016. Ces établissements excluent les enfants de certains espaces, voire de l'ensemble de leur offre, dans le cadre de stratégies marketing ciblant les adultes sans enfants.

Le phénomène dépasse désormais le secteur hôtelier pour toucher la restauration, les croisières, les résidences de vacances et certains parcs de loisirs. L'argument avancé est toujours le même : répondre à une demande croissante d'adultes en quête de sérénité, qui déplorent les pleurs, le bruit ou les comportements jugés dérangeants des enfants.

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Une remise en cause des droits fondamentaux

Cette tendance interroge profondément la place des enfants dans notre société et leur accès aux espaces publics. Dès 1959, la Déclaration des droits de l'enfant adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies affirmait la nécessité de protéger les plus jeunes. Ce principe a été renforcé par la Convention relative aux droits de l'enfant de 1989, qui précise dans son article 2 le droit à la non-discrimination et dans son article 31 le droit de participer pleinement à la vie culturelle et récréative.

La chercheuse Zoe Moody insiste sur l'importance de considérer les enfants non seulement comme des êtres à protéger, mais aussi comme des acteurs sociaux à part entière, titulaires de droits. Les travaux de la pédopsychiatre Laelia Benoit introduisent le concept d'« infantisme », discrimination à l'égard des enfants qui conduit à les exclure de certains espaces ou à refuser de les considérer comme des sujets de droit complets.

Une discrimination ordinaire banalisée

Le statut des enfants dans notre société demeure marqué par une forme de discrimination ordinaire, souvent banalisée et peu remise en question. Cette discrimination se traduit notamment par la persistance de certaines violences éducatives dites « ordinaires », malgré la loi du 10 juillet 2019 qui interdit explicitement toute forme de violence éducative.

L'enfant n'est pleinement accepté que s'il reste discret, docile et presque invisible, ce qui limite profondément sa liberté d'expression et d'existence dans l'espace public. Le 19 février 2024, le quotidien Libération titrait en une « Moi, mioche et gênant », analysant une exclusion de plus en plus assumée des enfants depuis les années 1990.

Le déclin de la présence enfantine dans l'espace public

Les recherches de Clément Rivière ont mis en évidence un repli des enfants vers l'intérieur, avec un espace public qui s'est peu à peu adapté aux besoins de la voiture, les reléguant dans des espaces sécurisés et balisés comme les aires de jeux ou les cours d'école. Ce repli maintient aussi une inégalité de genre face à un extérieur perçu comme dangereux.

En octobre 2024, le Haut conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge (HCFEA) posait la question : quelle place des enfants dans les espaces publics et la nature ? Avec un constat alarmant : plus de 37 % des 11-17 ans ont un mode de vie sédentaire très élevé. S'intéresser à la place des enfants dans la ville devient donc un véritable enjeu de santé publique, de citoyenneté et d'autonomie.

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L'émergence des « villes à hauteur d'enfant »

Face à ce constat, un autre mouvement s'affirme : celui des « villes à hauteur d'enfant ». Cette démarche vise à repenser la ville en tenant compte des besoins, des droits et de la participation des enfants, afin de leur permettre de se réapproprier l'espace urbain et d'y exercer pleinement leur citoyenneté.

Le concept s'est développé en France et en Europe à partir des années 2010, s'inspirant de démarches pionnières menées notamment en Italie à Fano dans les années 1990 par le sociologue Francesco Tonucci. En France, les premières chartes « à hauteur d'enfant » de la métropole lilloise ou de Montpellier reposent sur l'idée que les enfants ont le droit de se réapproprier les espaces publics.

De nombreuses collectivités, telles que Tours, Nantes, Rennes, Strasbourg, Lyon, Marseille ou Paris, s'engagent désormais dans des démarches participatives associant les enfants à la réflexion sur l'aménagement urbain. Cette reconnaissance se traduit par des aménagements variés : création de rues scolaires piétonnisées, développement de parcours ludiques, espaces verts accessibles, adaptation du mobilier urbain et réaménagement de places publiques pour favoriser les rencontres intergénérationnelles.

Deux visions du vivre-ensemble

Entre l'essor des espaces « no kids » et le développement de politiques urbaines inclusives pour les enfants, notre société oscille entre deux visions du vivre-ensemble. La première, centrée sur l'exclusion et le confort individualisé, révèle un malaise face à la diversité des usages de l'espace public. La seconde, inclusive et participative, suggère que penser pour et avec les enfants permet de mieux vivre ensemble.

L'enjeu est donc double : reconnaître l'enfant comme sujet social et politique, et questionner les logiques d'exclusion qui fragilisent les liens intergénérationnels. Car une société qui tolère mal ses enfants est peut-être une société qui peine à se projeter dans l'avenir.

Cette prise de conscience politique n'est pas nouvelle. En avril 2024, la sénatrice socialiste Laurence Rossignol avait déjà déposé une proposition de loi visant à « reconnaître la minorité comme un facteur de discrimination afin de promouvoir une société ouverte aux enfants ». Le débat reste donc plus que jamais d'actualité, alors que les initiatives « no kids » continuent de se multiplier dans le paysage touristique et commercial français.