Les jurons, un analgésique naturel ? La science révèle leur pouvoir sur la douleur
Jurons et douleur : la science de l'analgésie par les gros mots

Les jurons, bien plus qu'une simple vulgarité

Il existe les mots que l'on choisit avec soin, ceux que l'on pèse et que l'on retient. Puis il y a les autres : ceux qui jaillissent brusquement, sans filtre, face à un refus de priorité, un coup de marteau maladroit, un café renversé sur une chemise ou un train manqué de peu. Ces jurons, selon une étude Preply de 2024, fuseraient en moyenne six fois par jour chez les deux tiers des Français.

D'abord dirigés contre soi-même (49 % des cas), puis contre son entourage (21 %) et enfin contre des inconnus (17 %), ces mots chargés d'émotion divisent. Près d'un Français sur deux les juge défavorablement pour leur vulgarité, mais on leur concède volontiers un bienfait majeur : ils soulagent véritablement.

Un mécanisme physiologique puissant

Les jurons, qu'ils soient classiques ou plus imagés, discrets ou tonitruants, ne se réduisent pas à un simple exutoire émotionnel face à la peur, la douleur, la frustration ou la colère. Ils provoquent en réalité un mécanisme physiologique complexe, chargé d'augmenter notre tolérance aux situations jugées difficiles.

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À l'œuvre se trouve un phénomène appelé « analgésie induite par le stress », où l'état de stress abaisse temporairement le seuil de perception de la douleur. Pour comprendre ce processus, il faut remonter à l'enfance. La plupart d'entre nous avons été habitués à ce que le juron entraîne une sanction ou au moins une remontrance, lui conférant ainsi une charge émotionnelle forte.

Face à cette charge, le cerveau a commencé à déclencher, lors de sa formulation, de microréactions de stress. Ce mécanisme porte un nom scientifique : le « conditionnement classique aversif », où un stimulus neutre finit par provoquer une réaction de peur ou d'évitement. Les conditionnements ayant la vie dure, il opère encore sur la majorité d'entre nous à l'âge adulte.

Le rôle des endorphines

Interprété par le cerveau comme un stimulus chargé d'affects, le juron suffit à nous placer dans un léger état de stress, caractérisé par une poussée d'adrénaline et une accélération du rythme cardiaque. En réponse à cela, et c'est ici que l'analgésie entre véritablement en jeu, notre cerveau libère des endorphines.

Ces opioïdes naturels tendent à réduire la propagation des signaux de douleur, atténuant ainsi la pénibilité de la situation. Il s'agit du même mécanisme qui pousserait un soldat en situation de combat, sous l'effet du stress, à poursuivre les échanges de tirs ou à venir en aide à un camarade malgré une blessure dont il ne prendrait conscience que plus tard.

L'expérience scientifique de la main dans l'eau glacée

Être plus soulagé par l'emploi d'un juron explicite que d'un simple « mince » n'est donc pas une vue de l'esprit, particulièrement si vous venez de cogner votre petit orteil contre une table basse. Un psychologue britannique de l'Université de Keele, Richard Stephens, a mené un protocole expérimental rigoureux sur ce sujet en 2009.

Ses résultats, publiés dans la revue scientifique NeuroReport sous le titre « Jurer comme une réponse à la douleur », sont éloquents. Près de cent volontaires ont été séparés en trois groupes et invités à plonger la main dans un bac d'eau glacée à 3°C.

Le premier groupe devait supporter la douleur en proférant un juron authentique, le deuxième un juron inventé, et le troisième un mot neutre. Les résultats ont montré que ceux à qui il était permis d'exprimer de « vraies » grossièretés tenaient en moyenne 40 secondes de plus que les autres.

Des conclusions sans appel

« Les jurons, en augmentant la fréquence cardiaque de ceux qui les prononcent, ont des effets que les autres éléments de langage ne possèdent pas », confirmait le psychologue Richard Stephens. « La charge émotionnelle qui leur est associée a pu améliorer leur tolérance à la douleur et en limiter le ressenti. »

Il concluait ainsi : « Nous interprétons ces données comme indiquant que jurer, loin d'être une réponse inadaptée à des situations douloureuses, produit en réalité un effet analgésique significatif. »

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Les limites de l'exercice et l'effet d'accoutumance

Mais attention, cette « thérapie » par les jurons a ses limites bien définies. Les gros mots pâtissent d'un « effet d'accoutumance » marqué : leur impact analgésique diminue avec l'habitude. Plus on en profère, plus on tend à les banaliser et moins ils apportent de soulagement concret.

L'expérience de Stephens, qui sondait aussi la fréquence quotidienne de jurons chez ses participants, témoignait d'ailleurs d'une tolérance à la douleur bien plus élevée, jusqu'à deux fois supérieure, chez ceux qui juraient habituellement peu dans leur vie quotidienne.

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