Le piège du oui systématique : un phénomène qui touche plus d'un adulte sur deux
Encadrer la classe verte, remplacer votre collègue, héberger un ami, rejoindre la commission cantine, former le nouveau stagiaire… À chaque demande et sans condition, vous avez répondu « oui ». Par facilité, par habitude, par politesse, par peur de décevoir peut-être. Mais voilà, les engagements s'accumulent, les heures viennent à manquer, les délais se resserrent et vous regrettez maintenant, amèrement, de ne pas avoir su le dire : « non ».
Rassurez-vous, vous n'êtes pas seul(e). Selon une enquête américaine menée en 2022, plus d'un adulte sur deux (57 %) estime, comme vous, avoir du mal à poser des limites face aux charges supplémentaires (Thriving Center of Psychology). Parmi eux, 65 % des femmes, 49 % des hommes et (à rebours des préjugés pesant sur leur compte) 64 % des membres de la Gen Z, née entre 1997 et 2012. Ce qui en fait la classe d'âge la plus vulnérable à ce « oui » quasi-réflexe.
Dire « oui » : une gratification immédiate qui cache un coût futur
Par chance, ce n'est pas une fatalité : les sciences comportementales, qui s'intéressent de longue date à ce mécanisme, y décèlent des biais cognitifs dont on peut (avec quelques efforts) limiter l'influence.
En premier lieu desquels « l'actualisation hyperbolique ». Ou quand le « oui », qui apporte une gratification immédiate (pour ce qu'il dit de notre solidarité ou de notre dévouement), l'emporte sur son coût futur, qui se voit, lui, largement sous-estimé.
En d'autres termes : notre cerveau nous pousse à multiplier ces engagements (plaisir) sans anticiper ce qu'ils impliquent (déplaisir). Un mécanisme que l'économiste américain David Laibson, reconnu pour ses travaux sur le sujet (dont il proposait un modèle mathématique, en 1997) rapproche de la difficulté de certains à constituer une épargne, ou d'autres à arrêter la cigarette. « Le "moi présent" valorise ses intérêts immédiats au détriment du "moi futur" ».
Des stratégies concrètes pour apprendre à dire non
Nombre de « nudges » (ces incitations subtiles visant à orienter nos choix vers de meilleures décisions) sont d'ailleurs nés de ce biais, à l'image de l'instauration de plans d'épargne automatique ou de l'impression de photos choc sur les paquets de cigarettes. Et, bonne nouvelle, il est aussi possible d'y recourir pour contrer nos « oui » systématiques : via l'instauration de délais de réflexion, de listes de tâches limitées, voire de tableaux partagés…
Ce dernier exemple (et avec lui, la crainte d'échouer devant témoins) peut, de fait, constituer un levier puissant. L'expérience de quatre chercheurs en sciences comportementales, publiée dans la revue Journal of Experimental Psychology (2022) en témoigne. Débordés, ils se sont engagés à refuser des sollicitations et fixé un objectif : franchir, collectivement, le seuil des 100 « non », en les consignant dans un journal de bord commun.
Les réactions négatives : une crainte largement surestimée
Résultat : trois mois ont suffi à l'atteindre. Mais surtout, leurs agendas étaient allégés de 20 à 30 %, les effets du stress réduits de 30 à 40 % et leurs « non » bien acceptés dans près de 90 % des cas. Une étude de ces mêmes chercheurs, conduite à plus grande échelle (3 600 personnes), menait à la même conclusion. Et confirmait cet élément clé : ces refus (sous réserve d'être formulés poliment) coûtaient socialement très peu aux concernés.
80 % à 95 % des « non » étaient même reçus « sans rancune durable ». Une surprise pour les « refuseurs », qui en surestimaient systématiquement les conséquences, surévaluant de deux à trois fois les réactions négatives (contrariété, déjection, rejet) qu'ils susciteraient à leur endroit. « Les "demandeurs" ne ressentent ni colère ni tristesse, concluait l'un des auteurs. Ils acceptent que vous ayez d'autres projets et passent vite à autre chose ».
Un changement de perspective nécessaire
Alors, quand viendra la prochaine sollicitation, demandez-vous si vos biais cognitifs ne vous amènent pas à minimiser ce que votre « oui » d'aujourd'hui impliquera demain. Et si vous hésitez encore, rappelez-vous qu'un « non » sera (très) probablement mieux accueilli que vous ne l'imaginez. Qu'il s'agisse d'encadrer la classe verte, de remplacer votre collègue, d'héberger un ami, de rejoindre la commission cantine ou de former le nouveau stagiaire…
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