Quatre enfants de harkis sont retournés, vendredi 25 septembre 2026, sur l'ancien hameau de forestage de Valbonne, à l'occasion de la pose de la première pierre de la Maison de la mémoire harkie. Ils y ont grandi dans des conditions difficiles, isolés de la société, et témoignent avec une émotion intacte.
Un hameau isolé, une enfance marquée par le déracinement
Malika Dakiche, arrivée en 1973 à l'âge de 12 ans, a passé dix-neuf ans de sa vie dans ce hameau, jusqu'à ses 33 ans. Elle raconte : « Je suis arrivée en 1973, j'avais 12 ans. À mon départ, j'en avais 33. » Venue de Saint-André-les-Alpes (Alpes-de-Haute-Provence), elle a été parachutée sur la Côte d'Azur avec 27 autres familles, jusque-là parquées dans des camps militaires de transit et de reclassement à l'issue de la guerre d'Algérie. « Déracinée serait plus juste, rectifie-t-elle. Nous n'avions plus aucun repère. »
Le hameau, surnommé la « Cité des Roses » en raison de la couleur de ses baraquements, comptait quatre rangées de maisonnettes rudimentaires alignées sur des restanques. Mohamed Djeghrif, arrivé de Côte-d'Or en 1971, se souvient : « Ça sonnait mieux que “hameau de forestage” ». Abdelbaki Bouneb, désormais président de l'association Mémoire des anciens Harkis de la cité de la Bouillide - Valbonne et leurs amis, décrit une vie en retrait : « Nous vivions en retrait complet, isolés au milieu des bois, sans personne sur qui compter. Il n'y avait rien d'autre autour de nous. »
Des conditions de vie précaires et une violence quotidienne
Les baraquements, construits en béton, isolaient très peu des conditions climatiques. Ahmed Fettani, qui y a vécu, se souvient d'une trentaine de mètres carrés – trois petites chambres, un salon-cuisine et un coin toilette-douche – où s'entassaient une dizaine de personnes. Les garçons échappaient à cet espace exigu en s'aventurant dans la forêt, une « chance » que les filles n'ont pas connue. Malika Dakiche explique : « Nous devions aider nos mères à longueur de journée, à la maison. C'était une existence rude, soumise au devoir familial, que nous considérions alors comme normale. Mais avec le recul, nous réalisons que notre jeunesse nous a été volée. »
La violence au quotidien était plus éprouvante encore, quand certains pères sombraient dans l'alcool et le désespoir : « On se souvient de bagarres d'une rare violence entre adultes, où ils s'affrontaient à coups de fusil au sein même du camp. » Mohamed Djeghrif confie : « Nous étions terrifiés, perdus. Tout comme nos parents, qui arrivaient d'Algérie totalement brisés par la guerre et l'exode. » Bien que les hommes aient été embauchés par le service des Eaux et Forêts (futur ONF), « leur salaire était misérable et la quasi-totalité de leurs revenus passait dans l'alimentation ». Certains iront jusqu'au suicide.
Un avenir différent pour la progéniture, entre études et petits boulots
Peu d'enfants s'acharnent dans les études pour fuir leur île déserte ; la plupart quittent tôt l'école, souvent perçue comme un lieu de jugement et de mépris, pour intégrer le monde du travail ou le chômage. Le trio d'hommes révèle : « Nous courions au golf de Sophia Antipolis pour ramasser les balles perdues, porter les sacs des joueurs ou désherber les jardins de la technopole en échange d'un peu d'argent. »
Alors que Sophia Antipolis engloutissait peu à peu les collines, il ne restait en 1992 plus que cinq familles, dont celle de Malika Dakiche : « On a fini par nous reloger dans des maisons individuelles construites exprès ou des HLM, à Valbonne. » Les derniers ont laissé les tractopelles tout détruire afin d'éviter le squat, sans pour autant effacer les blessures. « Nos parents sont aujourd'hui décédés avec ce fardeau sur les épaules. Nous refusons que leur histoire soit étouffée ou oubliée », poursuit-elle.
Une mémoire transmise et un tournant décisif
À ses côtés, sa fille, Mégane Dahdah, filme toute la scène. Ce sera bientôt à elle de perpétuer une mémoire qu'elle n'a pas vécue : « Mes grands-parents et mes parents m'ont transmis leur histoire sans aucun tabou. Il est de mon devoir de transmettre à mon tour ce flambeau aux générations futures, pour que leur sacrifice ne soit jamais oublié. »
Un passé qui, après avoir été ravivé par l'érection d'une stèle en 2019, s'apprête à vivre un tournant décisif vendredi 25 septembre prochain. La première pierre d'une future Maison de la mémoire harkie va être posée sur cet ancien lieu, toujours bien vivant.



