L'association « Apprivoiser l'absence », fondée en 1993, propose des groupes de parole destinés aux frères et sœurs endeuillés, souvent négligés dans le processus de deuil familial. Après Paris et Vannes, une nouvelle antenne ouvre à Marseille, avec une première session prévue le 10 octobre. L'objectif : offrir un espace d'écoute et de reconnaissance à ceux qui vivent « un deuil multiple ».
Un deuil multiple et invisibilisé
Valérie Brüggemann, animatrice bénévole, a perdu sa sœur Dorothée en 1979, alors qu'elle n'avait que douze mois et huit jours de plus qu'elle. Pendant des années, ce décès a été un « non-sujet » dans sa famille. « Mes parents se sont murés dans le silence », se souvient-elle. Ce n'est que lors de sa formation de psychopraticienne que « tout lui revient en pleine gueule ». Elle rejoint alors l'association, d'abord pour animer des conférences sur le deuil dans les fratries, avant de créer des sessions dédiées aux frères et sœurs.
Chantal, 72 ans, aînée d'une famille de sept enfants, a perdu son petit frère Christophe, 20 ans, dans un accident de voiture alors qu'elle en avait 27. « Ma mère était une fontaine de larmes, j'étais très inquiète, alors j'ai complètement enfoui mes émotions », raconte-t-elle. Elle est même retournée vivre chez ses parents pendant deux ans pour les soutenir. Ce n'est que trente ans plus tard que son traumatisme a refait surface. « Dans les familles, chacun a un rôle, et ma place d'aînée m'a fait bloquer ce deuil », assure-t-elle, pointant aussi les injonctions sociales qui privilégient la douleur des parents.
Des sessions structurées pour libérer la parole
Les groupes de parole, organisés quatre journées par an, réunissent une douzaine de participants. Ils racontent leur histoire, de l'annonce de la mort ou de la maladie aux obsèques. Des thématiques comme la colère, la culpabilité ou le sentiment d'abandon émergent. Les animateurs, un frère ou une sœur endeuillés formés et un psychologue bénévole, distribuent la parole et recueillent les émotions. « Ils n'ont pas toujours eu l'occasion de parler de leur perte, c'est souvent une des premières fois », souligne Valérie.
Un entretien individuel est organisé avant toute participation. Les animateurs sont attentifs aux dates, notamment « dépasser l'âge qu'avait son frère ou sa sœur », un moment de fragilité, note Chantal. Devenue animatrice « pour faire en sorte que les autres n'attendent pas trente ans », elle observe : « Le matin, tout le monde arrive à reculons, mais le soir personne ne veut se quitter ».
Un besoin de reconnaissance
Antonin Schopfer, acteur et réalisateur, a participé à plusieurs groupes de parole à Paris avant de devenir animateur. Il a produit un film, Benjamin, sur son petit frère mort quelques jours après sa naissance. « J'ai eu l'impression d'être entendu, d'être reconnu dans mon deuil », confie-t-il. « Je pense que cette disparition a laissé une trace indélébile. J'ai grandi avec ce petit frère qui n'arrive pas et j'ai dû faire le deuil d'une version de mon père et de ma mère. » Le film recrée un rituel pour enterrer symboliquement Benjamin, un moyen de retrouver l'apaisement. « Les frères et sœurs sont encore trop souvent la dernière roue du carrosse », déplore-t-il.
L'ouverture de l'antenne marseillaise répond à un besoin croissant de reconnaissance de ce deuil spécifique. Les inscriptions pour la première session du 10 octobre sont ouvertes, offrant aux participants un espace pour partager et se sentir moins seuls.