La dalle de Mériadeck : un puzzle juridique et financier pour Bordeaux
L'équipe municipale sortante de Bordeaux s'est attaquée à un dossier d'une complexité remarquable : la dalle piétonne du quartier Mériadeck. Cette structure, souvent décrite comme une « juxtaposition de propriétés privées », présente aujourd'hui un état préoccupant. Les carreaux de sol, instables et parfois brisés, produisent par endroits des sonorités métalliques surprenantes, transformant certaines zones en xylophone géant.
Un entretien coûteux aux résultats limités
« Au début du mandat, j'ai découvert que nous dépensions jusqu'à 400 000 euros par an pour ces réparations, alors que d'autres travaux urgents attendaient », témoigne Didier Jeanjean, ancien adjoint chargé de la nature en ville et des quartiers apaisés. « Cette gestion ressemble à un tonneau percé. Elle est très contestable car elle coûte cher pour un résultat qui satisfait peu de monde. »
Visuellement, le sol est devenu un véritable patchwork de couleurs et de matériaux, peu valorisant pour ce quartier architectural unique en France. Les néons encastrés dans les garde-corps, qui éclairaient autrefois le niveau supérieur, n'existent plus que dans les souvenirs des Bordelais.
La question fondamentale : « Qui paye quoi ? »
La municipalité souhaitait entreprendre une rénovation complète de la dalle. En 2023, Bordeaux Métropole Aménagement (BMA) s'est vu confier une mission d'inventaire exhaustif du foncier pour déterminer précisément les propriétaires de chaque parcelle. Lors d'une réunion publique en janvier 2025, Didier Jeanjean a reformulé la problématique de manière directe : « Savoir qui paye quoi ? »
Cette question concerne autant le revêtement que l'ensemble des équipements. La fermeture du parking Metpark en décembre 2023, suite à des infiltrations d'eau pluviale répétées, a remis le débat sur le devant de la scène. Propriété de Bordeaux Métropole, ce parking n'a toujours pas rouvert ses portes.
Un statut juridique hérité des années 1960
« La dalle est une juxtaposition de propriétés privées », explique Claire Vendé, directrice générale de BMA. La terrasse Front du Médoc compte à elle seule neuf copropriétés différentes. « Lorsque vous vous promenez sur la dalle, c'est comme si vous traversiez tous les jardins de vos voisins, juridiquement parlant. »
Pour comprendre cette situation, il faut remonter aux origines du projet. « Il a fallu faire de l'archéologie juridique », remarque Alexandra Laroze, juriste chez BMA. Architecturalement, Mériadeck forme un puzzle de 28 hectares divisés en quatorze îlots, confiés lors de la vente par lots à différents promoteurs.
Chaque promoteur devait construire non seulement les immeubles sur sa parcelle, mais aussi la terrasse attenante, non clôturée et accessible aux piétons. Le cahier des charges de 1966 stipulait que le niveau supérieur serait « uniquement réservé aux piétons », avec interdiction de « toute circulation de véhicule, quel qu'il soit ».
Un décalage croissant entre conception et usage réel
« La dalle avait été conçue pour supporter un cheminement piéton, les concepteurs n'imaginaient pas qu'il y passerait un jour des petits camions », relève Claire Vendé, faisant référence aux divers services publics qui utilisent aujourd'hui cet espace.
Le fonctionnement initial prévoyait que les propriétaires d'immeubles entretiennent leur quote-part de dalle. Les textes les invitaient à se constituer en Associations syndicales libres (ASL), avec un modèle de contrat d'entretien prévoyant la possibilité de déléguer cet entretien à la Ville contre participation financière. « Ça n'a jamais été fait », constate BMA.
Le protocole inabouti de 1993
Dès 1992, un rapport de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB) pointait « l'inadéquation entre le droit applicable et la vocation » des dalles, notant qu'« par leur usage, les dalles ont acquis une vocation de passage public ».
En 1993, la CUB et la Ville de Bordeaux ont élaboré un protocole d'accord engageant l'intercommunalité à effectuer « la remise en état des lieux » pour un coût total de 3,19 millions de francs, la municipalité devant ensuite en assurer « l'entretien ». Mais ce partage des rôles était conditionné à un « transfert de propriété des dalles piétonnières » qui n'a jamais eu lieu.
« On ne confie pas la gestion d'un bien qui ne vous appartient pas à un autre acteur », commente BMA. Le protocole est donc resté lettre morte, renvoyant les parties à la case départ.
Une gestion actuelle « généreuse » mais problématique
Depuis lors, la situation s'est figée. Bon an mal an, dans cet espace privé ouvert au public, la mairie change des carreaux et répare des marches sans que cela entre formellement dans son domaine de compétence. « Généreusement », corrige Didier Jeanjean.
« Personne ne questionnait ce fonctionnement qui rend mécontents tous les usagers, car le site continue de se dégrader petit à petit, avait-il constaté il y a six ans. Le sujet avait été mis sous le tapis. »
Vers des solutions expérimentales
L'ambition de la municipalité sortante était de « rénover » la dalle, mais les modalités précises restaient à définir en fin de mandature. Les investigations techniques, intimement liées à la dimension juridique, ne sont pas terminées.
Pour la terrasse Front du Médoc, BMA doit travailler « immeuble par immeuble, au centimètre près » avec un géomètre. La terrasse du Général Koenig, qui n'accueille que des institutions publiques, pourrait servir de laboratoire pour tester des technologies alternatives. Les institutions concernées ont signé en 2025 une convention d'étude avec partage des coûts.
Parmi les pistes explorées figurent la réfection des puits de lumière ornés à l'origine de faïence bleue, ou la transformation des jardinières en « grandes banquettes végétalisées ». Les carreaux, soutenus par des plots fragiles, pourraient bénéficier de solutions techniques innovantes sur cette terrasse test.



