La beauté au cœur de la bataille municipale parisienne : un enjeu politique et social
La beauté, enjeu clé de la campagne municipale à Paris

La beauté au centre des débats pour la mairie de Paris

« La beauté sauvera le monde », écrivait Fiodor Dostoïevski. Cette interrogation philosophique résonne aujourd'hui avec une actualité brûlante dans le cadre de la campagne municipale parisienne, rarement aussi indécise. La question du beau s'impose comme un thème majeur, transcendant les clivages politiques traditionnels.

Des propositions esthétiques divergentes

Emmanuel Grégoire, ancien premier adjoint d'Anne Hidalgo et candidat de la gauche modérée, souhaite insuffler davantage de cohérence esthétique à Paris. Il propose notamment une harmonisation de la signalétique routière et entend lancer un grand concours de designer pour concevoir « le mobilier urbain de demain ».

À droite, Rachida Dati, candidate déterminée à décrocher ce qu'elle considère comme le poste de sa vie, met en avant un « Paris du beau ». Son programme inclut une charte esthétique conforme à « l'histoire et à l'esprit » de la capitale ainsi qu'un plan patrimonial ambitieux pour restaurer les églises parisiennes.

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Dans la même veine, Sarah Knafo, représentante du parti Reconquête, critique vigoureusement ce qu'elle nomme la « politique de la laideur ». Elle plaide pour un « Haussmann 2.0 » visant à redonner à Paris son esthétique historique du Second Empire. Ses propositions concrètes incluent le retour des bancs Davioud, des réverbères traditionnels, des grilles d'arbres en fonte, des entrées de métro Guimard et des poubelles de rue classiques.

Un héritage controversé

Cette préoccupation pour la beauté urbaine intervient après deux mandats d'Anne Hidalgo marqués par de nombreuses controverses esthétiques. Ses détracteurs, notamment l'opposition municipale de droite et le mouvement #SaccageParis, lui reprochent un enlaidissement progressif de la ville. Parmi leurs griefs principaux figurent la saleté croissante, l'esthétique contestée du nouveau mobilier urbain, la dégradation des églises, ainsi que la multiplication des barrières de chantiers gris-vert et des plots jaunes.

Les vertus sociales de la beauté urbaine

Au-delà des polémiques politiques, s'inquiéter de l'enlaidissement de Paris ne se réduit pas à regretter un simple décor de carte postale. La beauté urbaine possède des vertus sociales profondes, certes immatérielles mais bien réelles.

La promesse du bonheur

Dans De l'amour (1822), Stendhal affirmait que « la beauté n'est que la promesse du bonheur ». Cette sentence prend tout son sens dans le contexte parisien : restaurer le beau, c'est promettre aux habitants que le bonheur est, de nouveau, à portée de main dans leur ville.

Un levier de respect citoyen

La beauté favorise également le respect réciproque entre les citoyens et les pouvoirs publics. À l'inverse, l'enlaidissement incite à la dégradation et légitime l'incivilité. La place de la République en offre un exemple frappant : grise, minérale et marquée par des dalles fissurées, cette zone surexploitée est régulièrement jonchée de déchets et recouverte de graffitis.

Rachida Dati propose ainsi de redonner sa splendeur à cette place emblématique en réinstallant les deux illustres fontaines aux dauphins – retirées lors de la rénovation entre 2011 et 2013 – et en augmentant significativement la présence végétale.

Un ciment social

La beauté s'affirme comme un puissant levier de cohésion sociale. Dans sa Critique de la faculté de juger (1790), Emmanuel Kant expliquait que le jugement de goût – ce simple « c'est beau » – présuppose un accord tacite avec autrui. La beauté est ce qui rassemble, sans qu'il soit besoin de longs discours explicatifs.

Dans un Paris aujourd'hui fragmenté socialement, le partage d'une esthétique commune devient alors le ciment indispensable entre les différentes catégories sociales, créant un sentiment d'appartenance partagé.

Définir l'essence du beau parisien

Mais comment définir concrètement l'essence même du beau dans le contexte parisien ? La question divise les philosophes et les experts.

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Une définition exigeante

« La beauté est élitiste, exigeante, coûteuse et difficile. Elle est donc antimoderne », faisait remarquer en 2023 la philosophe Catherine Van Offelen dans une interview au Point. Benjamin Olivennes, auteur de L'Autre art contemporain (2021), estime quant à lui qu'il existe un goût naturel, inné, pour la beauté.

Déjà dans l'Antiquité, Aristote affirmait que « les formes les plus hautes du beau sont l'ordre, la proportion et le défini, qui se manifestent surtout dans les objets mathématiques ».

La recette du succès esthétique

Alain de Botton, auteur de L'Architecture du bonheur (2007), recommande pour sa part une combinaison de symétrie, de proportion, de répétitions et... une pointe de mystère. Ce philosophe suisse s'est appuyé sur l'examen des destinations touristiques les plus populaires du monde pour livrer ce résultat empirique. Parmi ces destinations figure évidemment Paris.

L'équilibre parisien

Si la capitale française est universellement reconnue pour sa beauté, c'est précisément parce qu'elle parvient à mélanger harmonieusement l'ordre et le pittoresque. L'ordre se manifeste dans ses immeubles haussmanniens calibrés, ses avenues monumentales, ses places majestueuses et ses perspectives soigneusement dessinées.

Le pittoresque apparaît dans ses rues étroites et sinueuses, ainsi que dans son mobilier urbain historique dessiné par Davioud, dont la légèreté des formes constitue un contrepoint délicat à la masse minérale des immeubles.

Une écologie esthétique

Finalement, le beau à Paris revient surtout à préserver et à entretenir l'existant avec soin et respect. Cette approche conservatrice mais essentielle pourrait bien constituer la plus haute forme d'écologie esthétique, préservant le patrimoine tout en l'adaptant aux besoins contemporains.

La campagne municipale parisienne révèle ainsi combien la question esthétique dépasse les simples considérations décoratives pour toucher à l'essence même de la vie urbaine, du vivre-ensemble et de l'identité collective.