Un tatouage qui répare les blessures invisibles
« Je me regardais dans le miroir et je pleurais. Je vais devoir vivre avec, c’est ce que je me disais. » Ces mots, Sabrina Roy les a prononcés après sa double mastectomie. Originaire de Royan, cette ancienne secrétaire médicale de 46 ans a traversé un long combat contre le cancer du sein qui a finalement nécessité l'ablation des deux seins.
L'impossible reconstruction chirurgicale
Après son diagnostic, Sabrina a consulté plusieurs médecins, mais le verdict était toujours le même : sous le sein gauche, les chirurgiens avaient « trop gratté » lors de l'opération, rendant impossible une reconstruction mammaire traditionnelle. La perte d'une grande partie de sa peau empêchait toute pose de prothèse.
Son parcours médical a été particulièrement éprouvant. D'abord détecté en 2019 sur le sein gauche, le cancer s'est propagé au sein droit en 2023, nécessitant la mastectomie complète. Elle a subi des examens, biopsies et analyses en série, ainsi qu'une chimiothérapie qui a fait tomber ses cheveux rapidement.
La découverte de Sœurs d'encre
C'est en naviguant sur les réseaux sociaux, entre deux sketchs de Roman Frayssinet, que Sabrina a découvert l'association bordelaise Sœurs d'encre. Cette organisation propose une initiative unique appelée Rose Tatoo, qui incite des tatoueuses à offrir bénévolement leurs services à des femmes ayant combattu le cancer du sein, particulièrement pendant Octobre rose, le mois de sensibilisation au dépistage.
« J'ai hésité, puis j'ai candidaté », confie Sabrina. En octobre dernier, elle a finalement participé à l'événement organisé par l'association dans un hôtel bordelais, où une vingtaine de femmes venues de toute la France attendaient leur tour. « L'ambiance était unique, presque magique », se souvient-elle.
Une séance de cinq heures transformatrice
La tatoueuse de Sabrina, Laure « Praxiis », a fait spécialement le déplacement depuis Nantes pour réaliser le tatouage imaginé par sa cliente. « Dès que nous nous sommes vues, nous nous sommes prises dans les bras », raconte Sabrina. La séance a duré cinq heures, pendant lesquelles elle a demandé un motif particulièrement symbolique : un grand livre ouvert accompagné de petits bouquins qui s'envolent, deux soleils représentant ses enfants, et un océan.
« Je n'ai pas souffert. C'est comme si mon corps était en accord avec le tatouage », témoigne-t-elle. Aujourd'hui, elle affirme même : « C'est comme si ça avait tout réparé. »
L'origine de Rose Tatoo
Derrière cette initiative se trouve Nathalie Kaïd, présidente et fondatrice de Sœurs d'encre. Photographe de profession, elle a créé l'association après avoir réalisé une exposition sur des femmes ayant subi une mastectomie. « Ces corps mutilés m'ont marquée », explique-t-elle. Une rencontre avec une femme qui lui a confié que le tatouage était sa reconstruction l'a inspirée à lancer Rose Tatoo en 2016, en partenariat avec l'Institut Bergonié et la Maison RoseUp à Bordeaux.
Nathalie se souvient de l'émotion intense de Sabrina lorsqu'elle a découvert son tatouage terminé : « Elle était émue aux larmes. »
Des conditions strictes pour une pratique sécurisée
L'association a établi des protocoles précis pour garantir la sécurité des participantes. Les femmes doivent attendre dix-huit mois après la chirurgie et douze mois après la fin du traitement avant de pouvoir candidater. Sœurs d'encre travaille en collaboration avec des oncologues pour sécuriser la pratique du tatouage sur des peaux fragilisées par les traitements contre le cancer.
Cette année encore, plusieurs dates sont prévues en octobre à Bordeaux et Paris pour de nouvelles sessions de Rose Tatoo. L'association examine actuellement les candidatures et reste ouverte à de nouveaux dossiers.
Une renaissance personnelle et artistique
Pour Sabrina, le tatouage a marqué un véritable tournant. « Désormais, malgré la double mastectomie, je porte des vêtements décolletés », déclare-t-elle avec fierté. Elle a même pris rendez-vous avec un photographe professionnel royannais, Jean-Michel Boursier, pour poser torse nu, et a attiré l'attention du peintre Jean-Christophe Labrue qui lui a dédié une toile.
« Pour une fois que l'on s'intéresse à moi », s'émerveille-t-elle. Cette reconnaissance l'a aidée à reprendre confiance en elle, au point de se sentir crédible en tant qu'écrivaine - elle rédige des romans fictifs inspirés de sa vie.
Plus qu'un simple dessin : une thérapie
Le tatouage de Sabrina Roy représente bien plus qu'un ornement corporel. C'est une véritable thérapie qui, sans guérir la maladie, soigne les blessures psychologiques laissées par la mastectomie. Son histoire illustre comment l'art du tatouage peut participer à la reconstruction identitaire après un cancer, offrant aux femmes une nouvelle façon de s'approprier leur corps transformé.
À travers son témoignage poignant et le travail de l'association Sœurs d'encre, c'est tout un pan méconnu de l'accompagnement post-cancer qui se révèle, montrant que la reconstruction peut prendre des formes inattendues mais profondément réparatrices.



